11 novembre 2008

Barak Obama Président des Etats Unis...

L'élection du nouveau Président Américain, Barak Obama, a suscité de part le monde une lueur d’espoir. Sans entrer dans les considérations raciales ou culturelles, souvent liées à des crises identitaires, le monde entier a les yeux tournés vers cet « homme de couleur » devenu l’homme le plus puissant de la planète.

Mais il ne faudrait pas que le symbole cache les réalités de terrain : quelle sera la politique internationale d’Obama concernant la guerre en Irak ? Le sort des Palestiniens ? Guantanamo ? Les prisons secrètes de la CIA ? La présence militaire et « sauvage » des USA dans plus de 180 pays ? Le réchauffement climatique ? Quelle sera sa politique sociale ?

Plus concrétement : quel est son discours face à l'hégémonie et l'impérialisme américain?

Parce que des réponses claires à ces questionnements fondent nos espérances, au cas contraire et mis à part le fait qu’il n’est pas « blanc », rien n’aura changé…

Alors peut être est-ce là le sens, symboliquement parlant, des propos du Président Sarkozy quand il mettait en évidence le «rôle positif de la colonisation»…

Cette crise est bel et bien planifiée !

Ce qui ressort du comportement du marché financier européen ces deux dernières semaines, ce sont les anecdotes dramatiques de la crise financière et la panique qui servent délibérément à certaines factions influentes, dans et en dehors de l'Union européenne, à façonner la face future de la banque mondiale suite à la débâcle du subprime (prêt à haut risque) et des titres adossés à des créances (ABS) aux États-Unis.

Le développement le plus intéressant des derniers jours est la position allemande unifiée et forte de la chancelière, du Ministre des Finances, de la Bundesbank et du gouvernement de coalition. Tous sont opposés à un super-fond de renflouage bancaire du style étasunien dans l’Union européenne. Pendant ce temps-là, le Ministre étasunien des Finances, Henry Paulson, continue son copinage envers le capitalisme (Crony Capitalism) au détriment de la nation et au profit de ses copains du monde financier. C'est un cocktail inutilement explosif.

La chute de 7 à 10 pour cent de la bourse par jour fait les gros titres dramatiques de l'actualité et sert à susciter un grand sentiment de malaise proche de la panique chez le citoyen ordinaire. Les événements des deux dernières semaines dans les banques de l'UE, depuis le sauvetages de la situation dramatique des banques Hypo Real Estate, Dexia et Fortis, et l'annonce d’Alistair Darling, le Chancelier de l'Échiquier au Royaume-Uni, d'un changement radical dans la politique du traitement des banques en difficulté au Royaume-Uni, ont commencé à révéler les grandes lignes des diverses réponses européennes, à ce qui est en réalité une crise fabriquée aux États-Unis (« Made in USA »).

De sérieuses raisons font penser que Henry Paulson, l’ancien directeur général de Goldman Sachs, n'est pas stupide en tant que ministre des Finances. Il y a aussi des raisons réelles de croire qu'il agit en fait en fonction d'une stratégie à long terme bien pensée. La façon dont se déroulent à présent les événements dans l'UE tend à le confirmer. Comme me l’a dit un haut responsable banquier européen lors d’une discussion privée, « Une guerre est en cours entre les États-Unis et l'Union européenne pour définir la face future de la banque européenne. »

Du point de vue de ce banquier, la tentative en cours du Premier ministre italien Silvio Berlusconi et de Nicolas Sarkozy en France, de créer un « fond » commun en Union européenne, avec peut-être plus de 300 milliards de dollars pour sauver les banques en difficulté, serait de facto jouer directement dans la stratégie à long terme de Paulson et de l’establishment étasunien, en affaiblissant en réalité les banques et en remboursant les titres véreux d’origine étasunienne détenus par les banques de l'UE.

Utiliser la panique pour centraliser le pouvoir

Comme je le documente dans mon prochain livre, Power of Money: The Rise and Decline of the American Century, (Le pouvoir de l'argent : essor et déclin du siècle étasunien), dans toutes les grandes paniques financières aux États-Unis depuis au moins celle de 1835, les titans de Wall Street, surtout la Maison JP Morgan avant 1929, ont déclenché délibérément la panique bancaire en coulisses pour consolider leur emprise sur la banque des États-Unis. Les banques privées ont utilisé la panique pour contrôler la politique de Washington, notamment la définition exacte de la propriété privée de la nouvelle Réserve fédérale en 1913, et pour consolider leur contrôle sur l'industrie, comme US Steel, Caterpillar, Westinghouse et ainsi de suite. En bref, ils sont les vétérans de ce genre de guerre financière pour l’élargissement de leur pouvoir.

Ils doivent maintenant faire quelque chose de semblable à l'échelle mondiale afin de pouvoir continuer à dominer la finance mondiale, le cœur de la puissance du siècle étasunien.

Cette pratique, du recours à la panique pour concentrer leur pouvoir privé, a créé une concentration extrêmement puissante de pouvoir financier et économique entre quelques mains du secteur privé, ces mêmes mains qui, en 1921, créèrent l’influent groupe d’expert en politique étrangère étasunienne, le Council on Foreign Relations, pour guider la montée du Siècle Étasunien, tel que l’appelait le fondateur de l’époque, Henry Luce dans un essai capital en 1941.

Il devient de plus en plus évident que les gens comme Henry Paulson, qui, par la façon dont il fut l'un des promoteurs les plus énergiques de la révolution de l’ABS à Wall Street, avant de devenir ministre des Finances, sont animés par des mobiles qui dépassent de loin leurs instincts de cupidité. Dans ce contexte, la propre expérience de Paulson est intéressante. Dans le passé, à l’aube des années 70, Paulson entama sa carrière en travaillant pour un homme célèbre nommé John Ehrlichman, l’impitoyable conseiller en politique intérieure de Nixon qui, à l'époque du Watergate, avait créé les fameux Plombiers pour réduire au silence les adversaires du Président, et que Nixon a abandonné « à être forcé d’exister sans soutien » en prison pour lui.

Paulson semble avoir pris de la graine de son mentor de la Maison Blanche. Selon un article du New York Times, quand il était coprésident de Goldman Sachs, il a fait partir de force en 1998 son coprésident, Jon Corzine, dans ce qui équivalait à «un coup d’État».

Il devient évident que Paulson, et ses amis de Citigroup et JP Morgan Chase, ont une stratégie, de même que le parrain de la titrisation des hypothèques et de la déréglementation bancaire, l’ancien président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, comme je l'ai exposé en détail dans la partie IV de ma précédente série, Financial Tsunami.

Étant sûrs qu’à un moment la pyramide de billions de dollars de subprimes douteux et des autres titres adossés à des prêts hypothécaires à hauts risques allaient s’effondrer, ils étaient apparemment déterminés à propager le plus possible dans le monde entier les ainsi nommés « déchets toxiques » de l’ABS, pour attirer les grandes banques du monde, plus particulièrement celles de l'Union européenne, dans leur piège à miel.

Ils avaient de l'aide. Lors de son dernier témoignage sous serment, Eric Dinallo, le directeur du New York Insurance Department, a déclaré à l’audition de surveillance du renflouage d’AIG de Paulson, que la réduction du financement ces dernières années dirigées par le gouvernement de Bush-Cheney, avait réduit la fiabilité du département, qui devait contrôler ou veiller sur 80 billions de dollars de titres adossés à des créances (ABS), incluant le subprime empoisonné, les titres hypothécaires de catégorie Alt-A et bien d’autres. Le gouvernement Bush a réduit son personnel de plus de 100 personnes à une seule. Oui « UNE, » ce n'est pas une faute de frappe.

Est-ce que c’était juste une coupe de budget par ferveur idéologique, ou était-ce délibéré? Est-ce que le responsable garantissant qu’aucune personne efficace au gouvernement ne supervise l'explosion de la titrisation des actifs hypothécaires était l'ancien homme de Goldman Sachs, l'homme qui avait convaincu le Président d’embaucher Paulson, l’ancien directeur de l’Office of Management and Budget (OMB) de Bush, l’actuel chef d'état-major du Président : Joshua Bolten ?

Ce sont peut-être des questions que le Congrès ferait bien de poser à des gens comme Henry Paulson et Joshua Bolten, au lieu de questions de diversion du genre de la hauteur de la prime reçu par Richard Fuld a Lehman. N’y a-t-il pas, là sur le cadavre, les empreintes digitales de M. Bolten ? Et pourquoi n’y a-t-il aucune question sur le rôle de Paulson en tant que directeur général de Goldman Sachs, le promoteur de Wall Street le plus agressif en faveur des titres exotiques et des autres produits de titrisation adossés à des actifs ?

Il semblerait aujourd’hui que la stratégie de Paulson était d'utiliser une situation de crise, de crise préprogrammée, prévisible dès 2003, quand Joshua Bolten est devenu chef de l’OMB, au moment où tout ça a éclaté, pour affoler les gouvernements les plus conservateurs de l'Union européenne en les précipitant au secours des actifs toxiques des États-Unis.

Si cela devait arriver, ça détruirait ce qui reste de bon dans le système bancaire et les institutions financières de l'UE, rapprochant d’un pas de plus le monde vers un marché monétaire contrôlé par les copains de Paulson, des copains du style capitaliste étasunien. Le «copinage capitaliste» est certainement une explication appropriée ici. Robert Rubin, le prédécesseur de Paulson à la fois chez Goldman Sachs et aux Finances, aimait accuser les banquiers asiatiques de Thaïlande, d’Indonésie et des autres pays frappés en 1997 par les attaques spéculatives des fonds de couverture sponsorisés par les États-Unis, de «copinage capitaliste» donnant l'impression que la crise avait sa source en Asie et n’était pas la conséquence d'attaques délibérées des institutions financières parrainées par les États-Unis pour objectif d’éliminer entre autres le modèle du Tigre asiatique et transformer l'Asie en bailleur de fonds de la dette étasunienne.

Il est intéressant de noter que Rubin est à présent directeur de Citigroup, manifestement l'une des banques survivantes des «copains de Paulson», la banque qui a dû jusqu’ici passer par pertes et profits la plus grande somme en actifs titrisés empoisonnés.

Si l'allégation de panique planifiée est exacte, dans le style de la panique de 1907, et c'est un grand si, alors le plan a réussi . . . jusqu'à un certain point. Ce point est tombé pendant le week-end du 3 octobre, par hasard au moment des vacances de l'unification nationale de l’Allemagne.

L'Allemagne lâche le modèle étasunien

Dans la soirée du dimanche 5 octobre, lors de pourparlers à huis clos, Alex Weber, le patron réaliste de la Bundesbank, Jochen Sanio, le dirigeant de BaFin, et des représentants du gouvernement de coalition à Berlin de la chancelière Angela Merkel, ont lancé pour Hypo Real Estate (HRE) un plan de renflouage d'un valeur nominale de 50 milliards d’euros. Toutefois, derrière ce chiffre considérable dans les gros titres, comme le soulignait Weber dans une lettre rendue publique du 29 septembre au ministre des Finances Peer Steinbrück, non seulement les banques privées allemandes ont proposé 60 pour cent de ce chiffre, avec 40 pour cent pour l'État, mais en plus, compte tenu de l'attention avec laquelle le gouvernement, en coopération avec la Bundesbank et BaFin, ont structuré l’accord de crédit de secours, dans le pire des scénarios, la perte maximale possible pour l'État, serait limitée à 5,7 milliards, et non pas à 30 milliards d’euros comme beaucoup l’ont cru. C’est toujours de l'argent, mais pas le chèque en blanc de 700 milliards de dollars que le Congrès des États-Unis, contraint par les quelques jours de chute des cours boursiers, a décidé de donner à Paulson.

La rapidité d'action du ministre des Finances Steinbrück à virer la direction de HRE, en contraste frappant avec Wall Street où les mêmes délinquants fraudeurs restent dans leur bureau à récolter d'énormes primes, montre aussi l’approche différente. Mais cela ne tranche pas le nœud du problème. La situation de HRE provient, comme noté précédemment, des excès de sa banque filiale auxiliaire, en propriété exclusive, DEPFA en Irlande, un pays de l'UE connu pour sa réglementation libérale relâchée et son bas régime fiscal.

Changement dans la politique britannique

Au Royaume-Uni, après le stupide et coûteux renflouage de Northern Rock en début d'année, le gouvernement du Premier ministre Gordon Brown vient d'annoncer un changement politique radical allant dans le même sens que l'Allemagne. Les banques britanniques obtiendront exceptionnellement 50 milliards de livres (64 milliards d’euros) de renflouage du gouvernement et des prêts de secours de la Banque d'Angleterre.

Le trésor public a déclaré que le gouvernement allait acheter des actions privilégiées de la Royal Bank of Scotland Group Plc, de Barclays Plc et d’au moins six autres banques, et fournira environ 250 milliards de livres de garanties de prêts pour refinancer la dette. La Banque d'Angleterre mettra à disposition au moins 200 milliards de livres. Le plan ne précise pas combien obtiendra chaque banque.

Tout ça signifie que le gouvernement britannique nationalise, au moins partiellement, ses banques internationales les plus importantes, au lieu de racheter leurs prêts véreux dans le style d’un plan inapplicable à la Paulson. Dans ce genre d’approche, le coût pour le contribuable du Royaume-Uni sera bien moindre, car, une fois la crise calmée et les affaires revenues à la normale, le gouvernement pourra vendre des parts de l'État aux banques en bonne santé avec peut-être un bon bénéfice pour le trésor public. Le gouvernement Brown a sans doute réalisé que la couverture de garantie accordée à Northern Rock et Bradford & Bingley en début d’année n’a fait qu’ouvrir les vannes des dépenses gouvernementales sans arranger le problème.

La nouvelle politique étasunienne de nationalisations, par rachat des obligations sans valeur détenues par des banques sélectionnées que Paulson a choisi de sauver, plutôt que de recapitaliser les banques pour leur permettre de continuer à fonctionner, contraste énormément de l’approche idéologique du « marché libre » de Paulson.

Les lignes de la bataille se dessinent

Que se dégage-t-il des grandes lignes des deux approches opposées face au développement de la crise ? À présent, le plan Paulson fait manifestement partie d'un projet visant à créer trois géants financiers mondiaux colossaux : Citigroup, JP Morgan Chase et, bien entendu, la propriété de Paulson, Goldman Sachs, devenue maintenant assez opportunément une banque. Ayant utilisé avec réussite la peur et la panique pour arracher 700 milliards de dollars de renflouage au contribuable, désormais les trois grands essayeront leurs muscles hors du commun à ravager les banques européennes dans les années à venir.

Tant que les plus grandes agences financières de notation du monde, Moody's et Standard & Poors, sont épargnées par les scandales et les auditions au Congrès, le pouvoir financier réorganisé de Goldman Sachs, Citigroup et JP Morgan Chase pourrait potentiellement se regrouper et accélérer leur ordre du jour mondial dans les prochaines années, en marchant sur les cendres de la faillite de l'économie étasunienne, mise en banqueroute par leurs folies.

En s’accordant sur la stratégie de nationalisation des banques que les ministres des Finances de l'UE estiment « trop stratégiques par leur caractère systémique pour faire faillite » tout en garantissant les dépôts bancaires, les plus grands gouvernements de l'UE, l'Allemagne et le Royaume-Uni, ont opté, contrairement aux États-Unis, pour ce qui ira dans le plus long terme, en permettant aux géants bancaires de résister aux attaques financières prévues de leurs homologues, Goldman ou Citigroup.

La liquidation spectaculaire des actions sur les bourses d'Europe et d'Asie est en réalité un problème secondaire de loin le moins critique. Selon des rapports du marché, ce bradage est alimenté surtout par les fonds de couverture (hedge funds) étasuniens qui tentent désespérément de remonter le niveau des espèces, car ils réalisent que l'économie étasunienne se dirige vers une dépression économique, celle à laquelle ils se sont exposés et pour lesquelles le plan Paulson ne règle rien.

Un mécanisme restaurant la solvabilité du système bancaire et interbancaire est de loin le plus stratégique. La débâcle de l'ABS était « Made in New York » Néanmoins, ses effets doivent être isolés et les banques viables de l'UE défendues dans l'intérêt public, et non pas, comme aux États-Unis, dans le seul intérêt des banques des «copains de Paulson». Les instruments non réglementés à l’étranger, comme les hedge funds et les banques et assurances non réglementées, se sont tous engagés dans la construction de ce que j’ai appelé un tsunami de 80 billions de dollars en ABS. Certains des gouvernements les plus conservateurs de l’UE ne sont pas sur le point d'acheter le remède proposé par Washington.

Tout en s’emparant des gros titres, la baisse coordonnée des taux d'intérêt de la BCE et des autres banques centrales européennes ne fait pas grand chose en réalité pour traiter le vrai problème : la peur des banques à se prêter entre elles tant que leur solvabilité n’est pas assurée.

En amorçant un état partiel de nationalisation dans l'UE, et en rejetant le système de renflouage des Berlusconi-Sarkozy, les gouvernements de l'UE, cette fois menés de façon intéressante par l'Allemagne, mettent en place une base saine pour sortir de la crise.

Restez à l'écoute, c’est loin d'être terminé. Il s'agit d'une lutte pour la survie d’un Siècle étasunien en construction depuis 1939 sur les piliers jumeaux de la domination financière et militaire : l’éventail complet de la dominance étasunienne.

Les banques asiatiques, gravement endommagées par la crise d’Asie de 1997-98 pilotée par Wall Street, sont apparemment très peu exposées aux problèmes étasuniens. Les banques européennes sont exposées de différentes façons, mais aucune ne l’est aussi sérieusement que le système bancaire mondial étasunien.

Derrière la panique, la guerre financière pour le futur pouvoir bancaire mondial
par F. William Engdahl (économiste)

Shlomo Sand : l’exil du peuple juif est un mythe

L’historien Shlomo Sand affirme que l’existence des diasporas de Méditerranée et d’Europe centrale est le résultat de conversions anciennes au judaïsme. Pour lui, l’exil du peuple juif est un mythe, né d’une reconstruction à postériori sans fondement historique.

Entretien.

Parmi la profusion de héros nationaux que le peuple d’Israël a produits au fil des générations, le sort n’aura pas été favorable à Dahia Al-Kahina qui dirigea les Berbères de l’Aurès, en Afrique du Nord. Bien qu’elle fût une fière juive, peu d’Israéliens ont entendu le nom de cette reine guerrière qui, au septième siècle de l’ère chrétienne, a unifié plusieurs tribus berbères et a même repoussé l’armée musulmane qui envahissait le nord de l’Afrique. La raison en est peut-être que Dahia Al-Kahina était née d’une tribu berbère convertie semble-t-il plusieurs générations avant sa naissance, vers le 6e siècle.

D’après l’historien Shlomo Sand, auteur du livre « Quand et comment le peuple juif a-t-il été inventé ? » (aux éditions Resling - en hébreu), la tribu de la reine ainsi que d’autres tribus d’Afrique du Nord converties au judaïsme sont l’origine principale à partir de laquelle s’est développé le judaïsme séfarade. Cette affirmation, concernant les origines des Juifs d’Afrique du Nord à partir de tribus locales qui se seraient converties - et non à partir d’exilés de Jérusalem - n’est qu’une composante dans l’ample argumentation développée dans le nouvel ouvrage de Sand, professeur au département d’Histoire de l’Université de Tel Aviv.

Dans ce livre, Sand essaie de démontrer que les Juifs qui vivent aujourd’hui en Israël et en d’autres endroits dans le monde, ne sont absolument pas les descendants du peuple ancien qui vivait dans le royaume de Judée à l’époque du premier et du second Temple. Ils tirent leur origine, selon lui, de peuples variés qui se sont convertis au cours de l’Histoire en divers lieux du bassin méditerranéen et régions voisines. Non seulement les Juifs d’Afrique du Nord descendraient pour la plupart de païens convertis, mais aussi les Juifs yéménites (vestiges du royaume Himyarite, dans la péninsule arabique, qui s’était converti au judaïsme au quatrième siècle) et les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est (des réfugiés du royaume khazar converti au huitième siècle).

A la différence d’autres « nouveaux historiens » qui ont cherché à ébranler les conventions de l’historiographie sioniste, Shlomo Sand ne se contente pas de revenir sur 1948 ou sur les débuts du sionisme, mais remonte des milliers d’années en arrière. Il tente de prouver que le peuple juif n’a jamais existé comme « peuple-race » partageant une origine commune mais qu’il est une multitude bigarrée de groupes humains qui, à des moments différents de l’Histoire, ont adopté la religion juive. D’après Sand, chez certains penseurs sionistes, cette conception mythique des Juifs comme peuple ancien conduit à une pensée réellement raciste : « Il y a eu, en Europe, des périodes où, si quelqu’un avait déclaré que tous les Juifs appartenaient à un peuple d’origine non juive, il aurait été jugé antisémite séance tenante. Aujourd’hui, si quelqu’un ose suggérer que ceux qui sont considérés comme juifs, dans le monde (…) n’ont jamais constitué et ne sont toujours pas un peuple ni une nation, il est immédiatement dénoncé comme haïssant Israël » (p. 31).

D’après Sand, la description des Juifs comme un peuple d’exilés, errant et se tenant à l’écart, qui « ont erré sur mers et sur terres, sont arrivés au bout du monde et qui, finalement, avec la venue du sionisme, ont fait demi-tour pour revenir en masse sur leur terre orpheline », cette description ne relève que d’une « mythologie nationale ». Tout comme d’autres mouvements nationaux en Europe, qui ont revisité un somptueux âge d’or pour ensuite, grâce à lui, fabriquer leur passé héroïque - par exemple, la Grèce classique ou les tribus teutonnes - afin de prouver qu’ils existaient depuis fort longtemps, « de même, les premiers bourgeons du nationalisme juif se sont tournés vers cette lumière intense dont la source était le royaume mythologique de David » (p. 81).

Mais alors, quand le peuple juif a-t-il réellement été inventé, selon l’approche de Sand ?

« Dans l’Allemagne du 19e siècle, à un certain moment, des intellectuels d’origine juive, influencés par le caractère ‘volkiste’ du nationalisme allemand, se sont donné pour mission de fabriquer un peuple “rétrospectivement”, avec la soif de créer une nation juive moderne. A partir de l’historien Heinrich Graetz, des intellectuels juifs commencent à esquisser l’histoire du judaïsme comme l’histoire d’un peuple qui avait un caractère national, qui est devenu un peuple errant et qui a finalement fait demi-tour pour revenir dans sa patrie. »
Entretien

Shlomo Sand, historien du 20e siècle, avait jusqu’à présent étudié l’histoire intellectuelle de la France moderne (dans son livre « L’intellectuel, la vérité et le pouvoir », Am Oved éd., 2000 - en hébreu), et les rapports entre le cinéma et l’histoire politique (« Le cinéma comme Histoire », Am Oved, 2002 - en hébreu). D’une manière inhabituelle pour des historiens de profession, il se penche, dans son nouveau livre, sur des périodes qu’il n’avait jamais étudiées - généralement en s’appuyant sur des chercheurs antérieurs qui ont avancé des positions non orthodoxes sur les origines des Juifs.

En fait, l’essentiel de votre livre ne s’occupe pas de l’invention du peuple juif par le nationalisme juif moderne mais de la question de savoir d’où viennent les Juifs.

« Mon projet initial était de prendre une catégorie spécifique de matériaux historiographiques modernes, d’examiner comment on avait fabriqué la fiction du peuple juif. Mais dès que j’ai commencé à confronter les sources historiographiques, je suis tombé sur des contradictions. Et c’est alors ce qui m’a poussé - je me suis mis au travail, sans savoir à quoi j’aboutirais. J’ai pris des documents originaux pour essayer d’examiner l’attitude d’auteurs anciens - ce qu’ils avaient écrit à propos de la conversion. »

Des spécialistes de l’histoire du peuple juif affirment que vous vous occupez de questions dont vous n’avez aucune compréhension et que vous vous fondez sur des auteurs que vous ne pouvez pas lire dans le texte.

« Il est vrai que je suis un historien de la France et de l’Europe, et pas de l’Antiquité. Je savais que dès lors que je m’occuperais de périodes anciennes comme celles-là, je m’exposerais à des critiques assassines venant d’historiens spécialisés dans ces champs d’étude. Mais je me suis dit que je ne pouvais pas en rester à un matériel historiographique moderne sans examiner les faits qu’il décrit. Si je ne l’avais pas fait moi-même, il aurait fallu attendre une génération entière. Si j’avais continué à travailler sur la France, j’aurais peut-être obtenu des chaires à l’université et une gloire provinciale. Mais j’ai décidé de renoncer à la gloire. »

« Après que le peuple ait été exilé de force de sa terre, il lui est resté fidèle dans tous les pays de sa dispersion et n’a pas cessé de prier et d’espérer son retour sur sa terre pour y restaurer sa liberté politique » : voilà ce que déclare, en ouverture, la Déclaration d’Indépendance. C’est aussi la citation qui sert de préambule au troisième chapitre du livre de Shlomo Sand, intitulé « L’invention de l’Exil ». Aux dires de Sand, l’exil du peuple de sa terre n’a en fait jamais eu lieu.

« Le paradigme suprême de l’envoi en exil était nécessaire pour que se construise une mémoire à long terme, dans laquelle un peuple-race imaginaire et exilé est posé en continuité directe du “Peuple du Livre” qui l’a précédé », dit Sand ; sous l’influence d’autres historiens qui se sont penchés, ces dernières années, sur la question de l’Exil, il déclare que l’exil du peuple juif est, à l’origine, un mythe chrétien, qui décrivait l’exil comme une punition divine frappant les Juifs pour le péché d’avoir repoussé le message chrétien. « Je me suis mis à chercher des livres étudiant l’envoi en exil - événement fondateur dans l’Histoire juive, presque comme le génocide ; mais à mon grand étonnement, j’ai découvert qu’il n’y avait pas de littérature à ce sujet. La raison en est que personne n’a exilé un peuple de cette terre. Les Romains n’ont pas déporté de peuples et ils n’auraient pas pu le faire même s’ils l’avaient voulu. Ils n’avaient ni trains ni camions pour déporter des populations entières. Pareille logistique n’a pas existé avant le 20e siècle. C’est de là, en fait, qu’est parti tout le livre : de la compréhension que la société judéenne n’a été ni dispersée ni exilée. »

Si le peuple n’a pas été exilé, vous affirmez en fait que les véritables descendants des habitants du royaume de Judée sont les Palestiniens.

« Aucune population n’est restée pure tout au long d’une période de milliers d’années. Mais les chances que les Palestiniens soient des descendants de l’ancien peuple de Judée sont beaucoup plus élevées que les chances que vous et moi en soyons. Les premiers sionistes, jusqu’à l’insurrection arabe, savaient qu’il n’y avait pas eu d’exil et que les Palestiniens étaient les descendants des habitants du pays. Ils savaient que des paysans ne s’en vont pas tant qu’on ne les chasse pas. Même Yitzhak Ben Zvi, le second président de l’Etat d’Israël, a écrit en 1929, que “la grande majorité des fellahs ne tirent pas leur origine des envahisseurs arabes, mais d’avant cela, des fellahs juifs qui étaient la majorité constitutive du pays”. »

Et comment des millions de Juifs sont-ils apparu tout autour de la Méditerranée ?

« Le peuple ne s’est pas disséminé, c’est la religion juive qui s’est propagée. Le judaïsme était une religion prosélyte. Contrairement à une opinion répandue, il y avait dans le judaïsme ancien une grande soif de convertir. Les Hasmonéens furent les premiers à commencer à créer une foule de Juifs par conversions massives, sous l’influence de l’hellénisme. Ce sont les conversions, depuis la révolte des Hasmonéens jusqu’à celle de Bar Kochba, qui ont préparé le terrain à la diffusion massive, plus tard, du christianisme. Après le triomphe du christianisme au 4e siècle, le mouvement de conversion a été stoppé dans le monde chrétien et il y a eu une chute brutale du nombre de Juifs. On peut supposer que beaucoup de Juifs apparus autour de la mer Méditerranée sont devenus chrétiens. Mais alors, le judaïsme commence à diffuser vers d’autres régions païennes - par exemple, vers le Yémen et le Nord de l’Afrique. Si le judaïsme n’avait pas filé de l’avant à ce moment-là, et continué à convertir dans le monde païen, nous serions restés une religion totalement marginale, si même nous avions survécu. »

Comment en êtes-vous arrivé à la conclusion que les Juifs d’Afrique du Nord descendent de Berbères convertis ?

« Je me suis demandé comment des communautés juives aussi importantes avaient pu apparaître en Espagne. J’ai alors vu que Tariq Ibn-Ziyad, commandant suprême des musulmans qui envahirent l’Espagne, était berbère et que la majorité de ses soldats étaient des Berbères. Le royaume berbère juif de Dahia Al-Kahina n’avait été vaincu que 15 ans plus tôt. Et il y a, en réalité, plusieurs sources chrétiennes qui déclarent que beaucoup parmi les envahisseurs d’Espagne étaient des convertis au judaïsme. La source profonde de la grande communauté juive d’Espagne, c’étaient ces soldats berbères convertis au judaïsme. »

Aux dires de Sand, l’apport démographique le plus décisif à la population juive dans le monde s’est produit à la suite de la conversion du royaume khazar - vaste empire établi au Moyen-âge dans les steppes bordant la Volga et qui, au plus fort de son pouvoir, dominait depuis la Géorgie actuelle jusqu’à Kiev. Au 8e siècle, les rois khazars ont adopté la religion juive et ont fait de l’hébreu la langue écrite dans le royaume. A partir du 10e siècle, le royaume s’est affaibli et au 13e siècle, il a été totalement vaincu par des envahisseurs mongols et le sort de ses habitants juifs se perd alors dans les brumes.

Shlomo Sand revisite l’hypothèse, déjà avancée par des historiens du 19e et du 20e siècles, selon laquelle les Khazars convertis au judaïsme seraient l’origine principale des communautés juives d’Europe de l’Est. « Au début du 20e siècle, il y a une forte concentration de Juifs en Europe de l’Est : trois millions de Juifs, rien qu’en Pologne », dit-il ; « l’historiographie sioniste prétend qu’ils tirent leur origine de la communauté juive, plus ancienne, d’Allemagne, mais cette historiographie ne parvient pas à expliquer comment le peu de Juifs venus d’Europe occidentale - de Mayence et de Worms - a pu fonder le peuple yiddish d’Europe de l’Est. Les Juifs d’Europe de l’Est sont un mélange de Khazars et de Slaves repoussés vers l’Ouest. »

Si les Juifs d’Europe de l’Est ne sont pas venus d’Allemagne, pourquoi parlaient-ils le yiddish, qui est une langue germanique ?

« Les Juifs formaient, à l’Est, une couche sociale dépendante de la bourgeoisie allemande et c’est comme ça qu’ils ont adopté des mots allemands. Je m’appuie ici sur les recherches du linguiste Paul Wechsler, de l’Université de Tel Aviv, qui a démontré qu’il n’y avait pas de lien étymologique entre la langue juive allemande du Moyen-âge et le yiddish. Le Ribal (Rabbi Yitzhak Bar Levinson) disait déjà en 1828 que l’ancienne langue des Juifs n’était pas le yiddish. Même Ben Tzion Dinour, père de l’historiographie israélienne, ne craignait pas encore de décrire les Khazars comme l’origine des Juifs d’Europe de l’Est et peignait la Khazarie comme la “mère des communautés de l’Exil” en Europe de l’Est. Mais depuis environ 1967, celui qui parle des Khazars comme des pères des Juifs d’Europe de l’Est est considéré comme bizarre et comme un doux rêveur. »

Pourquoi, selon vous, l’idée d’une origine khazar est-elle si menaçante ?

« Il est clair que la crainte est de voir contester le droit historique sur cette terre. Révéler que les Juifs ne viennent pas de Judée paraît réduire la légitimité de notre présence ici. Depuis le début de la période de décolonisation, les colons ne peuvent plus dire simplement : “Nous sommes venus, nous avons vaincu et maintenant nous sommes ici” - comme l’ont dit les Américains, les Blancs en Afrique du Sud et les Australiens. Il y a une peur très profonde que ne soit remis en cause notre droit à l’existence. »

Cette crainte n’est-elle pas fondée ?

« Non. Je ne pense pas que le mythe historique de l’exil et de l’errance soit la source de ma légitimité à être ici. Dès lors, cela m’est égal de penser que je suis d’origine khazar. Je ne crains pas cet ébranlement de notre existence, parce que je pense que le caractère de l’Etat d’Israël menace beaucoup plus gravement son existence. Ce qui pourra fonder notre existence ici, ce ne sont pas des droits historiques mythologiques mais le fait que nous commencerons à établir ici une société ouverte, une société de l’ensemble des citoyens israéliens. »

En fait, vous affirmez qu’il n’y a pas de peuple juif.

« Je ne reconnais pas de peuple juif international. Je reconnais un “peuple yiddish” qui existait en Europe de l’Est, qui n’est certes pas une nation mais où il est possible de voir une civilisation yiddish avec une culture populaire moderne. Je pense que le nationalisme juif s’est épanoui sur le terreau de ce “peuple yiddish”. Je reconnais également l’existence d’une nation israélienne, et je ne lui conteste pas son droit à la souveraineté. Mais le sionisme, ainsi que le nationalisme arabe au fil des années, ne sont pas prêts à le reconnaître.
« Du point de vue du sionisme, cet Etat n’appartient pas à ses citoyens, mais au peuple juif. Je reconnais une définition de la Nation : un groupe humain qui veut vivre de manière souveraine. Mais la majorité des Juifs dans le monde ne souhaite pas vivre dans l’Etat d’Israël, en dépit du fait que rien ne les en empêche. Donc, il n’y a pas lieu de voir en eux une nation. »

Qu’y a-t-il de si dangereux dans le fait que les Juifs s’imaginent appartenir à un seul peuple ? Pourquoi serait-ce mal en soi ?

« Dans le discours israélien sur les racines, il y a une dose de perversion. C’est un discours ethnocentrique, biologique, génétique. Mais Israël n’a pas d’existence comme Etat juif : si Israël ne se développe pas et ne se transforme pas en société ouverte, multiculturelle, nous aurons un Kosovo en Galilée. La conscience d’un droit sur ce lieu doit être beaucoup plus souple et variée, et si j’ai contribué avec ce livre à ce que moi-même et mes enfants puissions vivre ici avec les autres, dans cet Etat, dans une situation plus égalitaire, j’aurai fait ma part.
« Nous devons commencer à œuvrer durement pour transformer ce lieu qui est le nôtre en une république israélienne, où ni l’origine ethnique, ni la croyance n’auront de pertinence au regard de la Loi. Celui qui connaît les jeunes élites parmi les Arabes d’Israël, peut voir qu’ils ne seront pas d’accord de vivre dans un Etat qui proclame n’être pas le leur. Si j’étais Palestinien, je me rebellerais contre un tel Etat, mais c’est aussi comme Israélien que je me rebelle contre cet Etat. »

La question est de savoir si, pour arriver à ces conclusions-là, il était nécessaire de remonter jusqu’au royaume des Khazars et jusqu’au royaume Himyarite.

« Je ne cache pas que j’éprouve un grand trouble à vivre dans une société dont les principes nationaux qui la dirigent sont dangereux, et que ce trouble m’a servi de moteur dans mon travail. Je suis citoyen de ce pays, mais je suis aussi historien, et en tant qu’historien, j’ai une obligation d’écrire de l’Histoire et d’examiner les textes. C’est ce que j’ai fait. »

Si le mythe du sionisme est celui du peuple juif revenu d’exil sur sa terre, que sera le mythe de l’Etat que vous imaginez ?

« Un mythe d’avenir est préférable selon moi à des mythologies du passé et du repli sur soi. Chez les Américains, et aujourd’hui chez les Européens aussi, ce qui justifie l’existence d’une nation, c’est la promesse d’une société ouverte, avancée et opulente. Les matériaux israéliens existent, mais il faut leur ajouter, par exemple, des fêtes rassemblant tous les Israéliens. Réduire quelque peu les jours de commémoration et ajouter des journées consacrées à l’avenir. Mais même aussi, par exemple, ajouter une heure pour commémorer la “Nakba”, entre le Jour du Souvenir et la Journée de l’Indépendance. »

Note :

Shlomo Sand est né en 1946 à Linz (Autriche) et a vécu les deux premières années de sa vie dans les camps de réfugiés juifs en Allemagne. En 1948, ses parents émigrent en Israël, où il a grandi. Il finit ses études supérieures en histoire, entamées à l’université de Tel-Aviv, à l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Depuis 1985, il enseigne l’histoire de l’Europe contemporaine à l’université de Tel-Aviv. Il a notamment publié en français : « L’Illusion du politique. Georges Sorel et le débat intellectuel 1900 » (La Découverte, 1984), « Georges Sorel en son temps », avec J. Julliard (Seuil, 1985), « Le XXe siècle à l’écran » (Seuil, 2004). « Les mots et la terre. Les intellectuels en Israël » (Fayard, 2006)


Source : Ofri Ilani, Haaretz, 21 mars 2008, traduit de l’hébreu par Michel Ghys pour Protection Palestine

04 novembre 2008

La relation de l’autorité religieuse et de l’Etat - Le cas Musulman

Dans son article traitant de la même question dans l’univers de référence chrétien, Gustavo de Aristegui relève à juste titre qu’il est difficile de traiter de la question sans tenir compte, d’abord, de la dimension historique des relations de l’Eglise et de l’Etat en Occident et, ensuite de la diversité des modèles qui ont vu le jour au nom de la même référence chrétienne, voire même catholique (en Europe, comme aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud).

Ces mêmes précautions méthodologiques sont nécessaires quand on essaie de comprendre la nature des relations effectives, ou possibles, entre l’autorité religieuse musulmane (que l’on se gardera d’appeler « Eglise »[1]) et le pouvoir politique proprement dit. Une étude historique s’impose pour mieux comprendre les évolutions de la pensée musulmane en la matière et surtout la diversité des approches proposées par des savants musulmans (ulémas), des penseurs ou des acteurs de la vie politique. Une telle étude - forcément longue et exhaustive -n’est pourtant point adaptée au présent article dont l’objectif est essentiellement de poser un cadre possible de relation, pour aujourd’hui et pour l’avenir, entre l’autorité religieuse et l’Etat dans une démocratie régulant une société majoritairement musulmane.

Entrer dans ce débat nécessite que nous mettions en évidence deux phénomènes qui sont implicitement omniprésents dans le débat contemporain : le premier est de l’ordre du malentendu historique, le second relève de la réduction scientifique quant aux références islamiques elles-mêmes. Un individu vivant en Occident ne comprendra rien aux débats sur la sécularisation, la séparation du religieux et du politique, dans les pays musulmans s’il ne les replace pas dans le contexte historique des cent dernières années. Dans les sociétés majoritairement musulmanes, la sécularisation ou la laïcité sont arrivées d’abord avec les colonisations et se sont imposées avec les indépendances. La colonisation est perçue comme une période sombre, de déni de soi, d’aliénation, où les colonisateurs ont essayé d’imposer leur ordre et leur idéologie, où les résistants musulmans et les savants ont été emprisonnés ou tués et où l’islam - et en particulier l’autorité religieuse - était combattu ou instrumentalisé.

La laïcité qui a accompagné l’entreprise coloniale ne résonne pas du tout dans la psyché comme un processus de libération et de paix sociale : contrairement à ce qu’elle a permis en Europe ou en Amérique (la liberté religieuse et le pluralisme), la laïcité est associée à son exact opposé dans l’histoire des sociétés musulmanes contemporaines (l’oppression et l’aliénation). Ce phénomène sera encore amplifié après les indépendances : tous les régimes qui se diront sécularisés et laïques suivront l’exemple de Kamal Atatürk imposant la laïcité à coups de décrets, d’emprisonnement et d’exécution. Ceux qui prôneront la laïcité seront dans les faits des régimes dictatoriaux, de Nasser en Egypte au parti Baas avec Hafez al-Assad en Syrie ou Saddam Hussein en Irak. Rien donc ne permet d’associer la sécularisation et la laïcité à plus de liberté, au respect de la pluralité religieuse et à la démocratie : les histoires sont différentes, les représentations tout à fait opposées.

Le deuxième phénomène dont nous parlions tient à une interprétation des enseignements islamiques qui tend à simplifier et à réduire ces derniers et à affirmer que l’islam, par essence, n’établit aucune différence entre la sphère du religieux et celle du politique. Cette formulation s’est peu à peu imposée tant parmi les orientalistes que les musulmans eux-mêmes alors qu’elle est tout à fait discutable. Cette réduction scientifique est à la base de nombreuses incompréhensions qu’il faut absolument aborder. Il est impossible d’en étudier ici l’ensemble des causes et des conséquences, mais nous pouvons nous en tenir à rappeler que dès l’origine on a établi dans les sciences du droit et de la jurisprudence (fiqh) une distinction entre les méthodologies appliquées aux domaines du credo et de la pratique (pour lesquels les textes sont l’unique référence) et celles appliquées aux affaires sociales pour lesquelles les textes ne fixent que les orientations générales (le cadre éthique) mais au sein desquelles la rationalité individuelle et collective, la créativité intellectuelle et les contextes sociaux, politiques, culturels et économiques sont intégrés et partie prenante de l’élaboration juridique. Dans l’ordre du droit musulman, il existe dès l’origine une distinction entre l’ordre de la dogmatique qui s’impose et l’espace de la rationalité collective, qui débat, négocie et cherche le meilleur modèle d’organisation sociale et politique pour son temps.

L’histoire des sociétés musulmanes témoigne de cette réalité et de la multitude des approches. Si certains courants littéralistes[2] ont confondu, et confondent encore les deux sphères (du culte et du social quant aux méthodologies), la tradition classique des écoles de droit a établi et respecté cette distinction. A l’époque omeyyade comme abbasside, la plupart des ulémas participaient à des conseils qui n’étaient pas intégrés à l’exécutif, certains ont clairement joué un rôle de critiques et de contre-pouvoir et si la religion a pu être souvent instrumentalisée sur le plan politique, il existait un champ ouvert de réflexion juridique critique qui cherchait le renouvellement de la compréhension, de l’application des enseignements religieux et de la cohérence avec les valeurs.

L’époque moderne a bien sûr posé la question de la démocratie aux sociétés majoritairement musulmanes. Y avait-il oui ou non contradiction ? Etait-il possible d’établir une démocratie en terre musulmane ? Qu’en était-il de la relation du pouvoir politique et de l’autorité religieuse ? Certains courants musulmans - littéralistes ou d’opposition strictement politique - ont pu affirmer que le concept de « démocratie » était « occidental » et que les musulmans devaient rester fidèles aux « modèles islamiques » d’organisation politique. Aujourd’hui les membres (opposants mais non violents) de Hizb at-Tahrir (Parti de la Libération) ou les mouvances qui gravitent autour de la rhétorique extrémiste d’al-Qaïda et de son idéologue Ayman al-Zawahrî, promeuvent cette vision du pouvoir islamique global, du retour au Califat mondial, d’une fusion indistincte du pouvoir politique et religieux.

L’immense majorité des savants et des penseurs musulmans n’adhére pas à cette vision réductrice et place le débat non au niveau des modèles d’organisation politique mais sur le plan des principes qui les sous-tendent. Ainsi les enseignements de l’islam ne s’opposent pas - mais au contraire tendraient à promouvoir s’ils sont bien compris et contextualisés - la référence à l’Etat de droit, la citoyenneté égalitaire, le suffrage universel, la responsabilisation des élus (accountability) et la séparation des pouvoirs. Ces cinq principes fondamentaux sont ceux qui forment le socle de l’impératif démocratique et de fait les enseignements islamiques ne s’opposent en rien aux principes de la démocratie. Loin des dérives dictatoriales des pays arabo-musulmans, de nombreuses expériences (Sénégal, Turquie, Indonésie et dans une certaine mesure l’Iran[3], etc.) prouvent que l’expérience démocratique n’est pas par essence étrangère aux sociétés musulmanes.

Ce qui demeure impératif, au cœur de ce débat, c’est de réaffirmer le caractère inaliénable et indiscutable des cinq principes susmentionnés et que les sociétés musulmanes se doivent de respecter. Chacune de ces sociétés - à l’exemple des démocraties européennes ou américaines - devra trouver son modèle d’organisation politique issu de son histoire, de sa culture et de sa psychologie collective. Ainsi les principes seront communs, et dans le fond universels, mais les modèles seront divers, historiques et contextuels.

Ce qui doit également demeurer essentiel c’est la séparation claire de l’ordre de la dogmatique qui s’impose aux croyants au nom de leur foi choisie et personnelle et l’ordre des affaires sociales qui se négocient entre les citoyens dans l’espace de leurs responsabilités et de leurs droits civiques. A l’intérieur et dans le respect de l’ordre constitutionnel d’une société donnée, il est impératif que l’espace public de l’élaboration juridique débattue et négociée soit protégé de toute imposition religieuse de nature théocratique. La longue tradition du droit et des juristes musulmans n’a point connu ni promu cette réduction et l’époque moderne impose aux sociétés majoritairement musulmane de trouver des modèles qui reconnaissent la pluralité religieuse, respectent la liberté de conscience et de culte (ou de non culte) de chacun, protègent les droits des citoyens (musulmans ou non) et encouragent la participation politique critique, voire contestataire.

Rien de tout cela ne s’oppose aux principes de l’islam et il appartient à la pensée musulmane contemporaine d’affirmer clairement les principes qui sont les siens et de faire preuve d’une énergie et d’une créativité renouvelée pour élaborer des modèles sociaux et politiques fidèles aux principes mais adaptés aux défis de notre époque. Il ne s’agit pas d’importer des modèles d’Occident (ni, pour l’Occident, de vouloir les imposer à l’image de l’horreur et de la déroute de l’expérience irakienne) mais d’exiger de soi d’entrer dans un processus de démocratisation réel et neuf qui reconnaît les principes inaliénables, distingue les pouvoirs et respecte les citoyens. La pensée musulmane a beaucoup évolué ces dernières années au cœur de la crise profonde qui la traverse et il est possible de rester optimiste et d’espérer que le discours critique qui émerge ici et là, dans le monde musulman autant que parmi les musulmans occidentaux, puisse prendre de la densité et proposer des perspectives réellement démocratiques à la fois fidèles à l’éthique musulmane et en phase avec notre époque.

[1] Le clergé catholique, et l’ordre clérical proprement dit, n’a pas de pendant dans l’univers musulman,ni dans la tradition sunnite ni dans la tradition chiite.
[2] Les salafis littéralistes parfois - et faussement - appelés les « wahhabites »
[3] L’Iran post-révolution (1979) a établi les principes d’une démocratisation réelle qui a permis par exemple l’élection du courant réformiste en la personne de Khatami. Cette expérience a des limites évidentes avec le rôle dévolu à la « référence religieuse suprême » (l’ayatollah Khomeiny puis Khamenei) et il convient d’en établir une critique claire tout en relevant la réalité de l’alternance contrairement aux pays arabes avoisinants
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Droits Humains Niés pour les Palestiniens

Le rapporteur spécial des Nations Unies pour les Droits de l’Homme (Droits Humains), Richard Falk, n’a pas eu à forcer le trait dans son rapport publié cette semaine. En rendant compte de ce qui se passe aujourd’hui à Gaza et en Cisjordanie, il conclut que le gouvernement israélien viole les Conventions de Genève et soumet Gaza a un état de siège effectif et terrible. Les checkpoints et les interventions sécuritaires se multiplient en Cisjordanie alors que le nombre d’autorisations de construire octroyées aux colonies de peuplement s’est multiplié par trois depuis les « accords » d’Annapolis qui stipulaient pourtant qu’il fallait que l’expansion de ces dernières cesse.

Plus de 800 morts à Gaza dont une centaine d’enfants, des exécutions ciblées, et sommaires, un blocus qui affame une population entière…après que les autorités israéliennes aient « promis » de lever le siège, de permettre l’assistance humanitaire et de mettre un terme à la politique de peuplement. Qu’y a-t-il ne nouveau au fond ? Rien, toujours les mêmes mensonges, toujours la même hypocrisie, toujours la même stratégie : gagner du temps, tromper les instances internationales et l’opinion publique, opprimer un peuple pour le forcer à l’étouffement, à l’abandon et enfin à la reddition.

La stratégie israélienne a partiellement réussi sur un point ce faisant. Transformer la question palestinienne en question « humanitaire ». Il faudrait donc « assister » le peuple affamé (dont la situation n’aurait pour cause que ses « dirigeants extrémistes et terroristes »), lui offrir le pain, le maintenir en état de survie. Les inondations d’hier confortent cette idée qu’il s’agirait, pour les Palestiniens, de se voir offrir une « compassion internationale » pour un peuple faisant face à « une catastrophe humanitaire » multiforme.

Quel mensonge. Quelle hypocrisie... qui permet, au demeurant, de faire croire que sur le plan politique, on aurait affaire à deux adversaires également responsables, également coupables. Le souci « humanitaire » légitime permet ainsi une neutralité politique illégitime, et surtout lâche de la part de la communauté internationale. Car enfin l’oppression continue, la mort des innocents, le déni de droits, les exécutions, les humiliations…l’occupation au jour le jour de la Cisjordanie et le siège féroce et inhumain de Gaza.

Et pourtant, la stratégie globale est vouée à l’échec. Le peuple palestinien ne plie pas, ne disparaît pas et les consciences qui s’éveillent se répandent à travers le monde. 73%¨des Européens soutenaient Israël au début des années soixante-dix… 67% soutiennent désormais les Palestiniens. Une inversion. On ne peut pas mentir indéfiniment. L’Histoire parle et parlera. Sur le terrain, la politique israélienne est en train de mettre un terme, dans les faits, à une possible solution de deux Etats. Bientôt, il faudra regarder la réalité en face, celle qu’un grand nombre parmi nous a défendue depuis tant d’années : un Etat, un Etat de droit, avec une citoyenneté égalitaire pour tous, juifs, chrétiens, musulmans ou autres et la vraie transparence démographique et démocratique…

Pour l’heure, les voix dans l’Histoire doivent rappeler le sens de l’Histoire et de la dignité des femmes, des hommes et des enfants. La défense des droits de la Palestine et des Palestiniens est un impératif moral, un ordre de la conscience, une condition de la dignité. Notre engagement et notre soutien, dans nos cœurs et nos esprits, ne doivent pas se traduire comme des actes de charité mais des revendications de justice. Il n’est pas question de s’agenouiller pour réconforter le mendiant, ses besoins et ses larmes mais de se lever pour confronter politiquement l’oppresseur, ses mensonges et ses armes.

Tariq RAMADAN - Professeur de philosophie et d'islamologie aux universités d'Oxford et de Rotterdam. Attaché à l'université de Doshisha (Kyoto), il est également président du groupe de réflexion et d'action "European Muslim Network" à Bruxelles. Engagé depuis 20 ans dans le renouveau de la pensée musulmane et dans une réflexion sur la place de l'islam en Occident, il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont "Les musulmans dans la laïcité" ou "Mohammad, vie du Prophète". Il est interdit de séjour en Arabie Séoudite par ses prises de position contre la Pétro-monarchie.


02 novembre 2008

Symboles dits "religieux"

La controverse qui a souvent lieu sur la visibilité des symboles religieux n’est pas unique en son genre. Après les diverses polémiques autour du «foulard islamique», on a vu les affaires de ce type se multiplier dans toutes les sociétés occidentales : des protestations contre des crucifix puis des minarets trop voyants, des plaintes contre les tenues vestimentaires dites religieuses et choquantes, enfin d’étranges décisions portant sur des sapins de Noël aux États-Unis et au Canada.

Les affaires se suivent et il faut chaque fois faire face à des réactions passionnées, irrationnelles, qui ou bien s’alimentent du discours victimaire de ceux qui voient de l’islamophobie partout, ou bien entretiennent la peur que l’homogénéité culturelle du pays est en danger d’être colonisée par une religion étrangère.

Nos sociétés sont prises d’un profond malaise : à l’heure où, en théorie, chacun célèbre la diversité et la tolérance, voilà qu’en pratique, nos collectivités se crispent, se recroquevillent, et on ne sait plus ce qu’on a le droit de dire ou de montrer et jusqu’où il est permis d’être différent tout en étant un citoyen. L’heure est assez grave, et il ne faut pas minimiser les dangers qui nous guettent.

La loi commune d’abord

Il est urgent de rappeler que ce qui doit nous permettre de vivre ensemble et de nous respecter est d’abord un cadre juridique — la loi commune — qui doit traiter tous les citoyens sur un pied d’égalité. À l’intérieur de ce cadre qui fonde l’État de droit et que les citoyens comme les résidants se doivent de reconnaître, les libertés fondamentales doivent être respectées : liberté de conscience, liberté d’expression, liberté de culte…

Or nous assistons depuis quelques années à une érosion générale de ces droits et à des remises en cause particulièrement dangereuses. Nous vivons une période de régression à plusieurs égards. Depuis cinq ans, la toile de fond des débats politiques a été celle de la menace terroriste, qui a naturellement impliqué celle de la sécurité. Au nom de cette dernière, et parce que la peur s’est installée, une majorité de citoyens a trouvé normal que leurs droits civils aient été réévalués, voire remis en cause.

C’est au cœur même de cette lourde atmosphère que s’est cristallisée la question de l’islam : de la peur du terrorisme, nous sommes passés à la peur de l’autre, du musulman, de sa visibilité, de sa différence et du danger qu’il représente pour l’identité nationale.

Au terrorisme et à la nouvelle visibilité, il faut ajouter la réalité de l’immigration et des nouvelles conversions qui ne cessera pas : le nombre d’hommes et de femmes musulmans va donc encore augmenter.

Gérer les peurs

Le débat sur le multiculturalisme et l’identité est traversé par ces questions, ces peurs et ces crispations. Ce n’est pas la législation qui fait problème (celle-ci nous mettrait plutôt d’accord), ce sont nos peurs et nos perceptions qui nous divisent, nous opposent et pousseraient certains à aller jusqu’à changer la loi. Nous assistons à un profond choc des perceptions, et si nous n’y prenons pas garde, nous y perdrons tous notre confiance (en nous et en autrui) et nos libertés (ce qui touchera d’abord les musulmans aura ensuite des effets sur tous les citoyens).

Comme nous ne savons pas comment gérer ces peurs, ces doutes et ces perceptions négatives, d’aucuns pensent que la seule solution consiste à faire disparaître tout symbole religieux ou culturel qui montrerait la différence. La neutralité de l’espace public équivaudrait à la disparition de tout signe distinctif : cela maintiendrait l’égalité et permettrait de ne point choquer.

D’autres, plus optimistes, proposent l’exact opposé : au nom du multiculturalisme, la neutralité de l’espace public consisterait à montrer tous les symboles de façon libre et indifférenciée. La vue de cette diversité devrait être de nature, selon eux, à faire disparaître les peurs. Cette ouverture d’esprit est séduisante mais la mondialisation nous rappelle tous les jours qu’il ne suffit pas d’observer les différences pour être capable de les appréhender de façon positive.

Ces deux positions sont extrêmes et irréalistes : on ne dépasse pas la peur de la diversité et des différences en les cachant ou en les surexposant. Trois conditions doivent à notre sens être réunies pour aborder sereinement ce débat.

Loi, éducation, civilité

D’abord, il faut rappeler le cadre de la loi et appliquer celle-ci de façon égalitaire pour tous les citoyens et à l’égard de chaque communauté religieuse ou culturelle.

Ensuite, plutôt que de faire disparaître les signes de l’espace public, il est urgent de les intégrer aux programmes d’enseignement officiel des écoles. Nos sociétés plurielles doivent donner à leurs citoyens les moyens de comprendre les religions, les symboles et les pratiques. Il faut instruire, exercer l’entendement et l’esprit critique des jeunes et de tous les citoyens pour leur permettre de dépasser les peurs : cela signifie de mieux connaître leurs propres références philosophiques, religieuses et culturelles et d’appréhender l’univers de l’autre comme une richesse et non comme une menace.

La troisième condition relève à la fois du bon sens et de la civilité : il faut nous réconcilier avec les débats de société, critiques, profonds, sans compromission mais qui ne confondent pas la critique avec la provocation stupide et blessante, parfois lâche et malveillante. Sous couvert de défendre la liberté de penser, certains intellectuels, journalistes ou politiciens sont simplement en train de normaliser les propos haineux et racistes qui minent nos démocraties et produisent exactement le contraire de ce qu’ils disent défendre.

Les symboles religieux doivent être visibles dans l’espace public, avec dignité, sans provocations inutiles. Ici des arbres de Noël, là des menora juives, plus loin des minarets... Ces symboles représentent la vie dans sa diversité et il convient de savoir respecter les sensibilités en prônant la discrétion autant que l’esthétique.

Pour atteindre cette expression assumée et raisonnable de la diversité dans nos sociétés, il faut expliquer, éduquer, se connaître et connaître autrui. Sans ces efforts, nous serons tous perdus. Avoir peur d’un arbre de Noël ou d’un foulard dit « islamique », ou avoir peur qu’on en ait peur revient au même : dans les deux cas, il s’agit d’un manque de confiance, en soi et en autrui, qui mine lentement nos sociétés.

Nos démocraties sont en danger car, en étant colonisés par la peur et aveuglés par la passion identitaire, nous nous illusionnons profondément sur notre liberté. Mais notre libération, il est vrai, dépend grandement de nous, tout simplement parce que le cadre n'est que l'expression de nos actes, encore faut-il qu'ils soient en harmonie avec nos discours !


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