08 avril 2007

Tariq Ramadan : « La vie du Prophète est une bonne introduction à l’islam »

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Ecrire une biographie du Prophète, n’est-ce pas mission impossible en 2006 ? L’auteur risque d’abord d’être comparé, sinon opposé, aux plus célèbres savants musulmans à travers l’histoire, qui se sont longuement penchés sur la vie de Muhammad. D’autant que Tariq Ramadan n’est pas un historien.

Ensuite, la personne même du Prophète est au centre de violentes polémiques depuis des mois. Sans revenir sur l’affaire des caricatures, rappelons le texte signé par Robert Redecker dans « Le Figaro ». Ce professeur de philosophie oppose Jésus « maître d’amour » à Muhammad « maître de haine ». Il le décrit comme un « pillard, massacreur de juifs et polygame ». Tariq Ramadan s’est expliqué récemment dans « Le Point » sur les menaces de mort dont Robert Redecker fait l’objet. « Ma condamnation de l’appel au meurtre est absolue, comme elle le fut dans le cas de Salman Rushdie ». Mais l’islamologue ajoute : « Je suis néanmoins en droit de dire que son texte est approximatif, grossier, par moments haineux et raciste, bref très mauvais ».

Certes, les critiques ne sont pas toutes aussi grossières. Il n’empêche, l’islam est de plus en plus souvent présenté en Europe comme une religion guerrière. Et sa figure centrale, Muhammad, comme un combattant, n’hésitant pas à occire ses ennemis au nom de la « guerre sainte ». Même Benoît XVI, dans son discours de Ratisbonne, semble penser que les textes de la période médinoise (quand le Prophète est au pouvoir), jugés « belliqueux », ont pris le pas sur les versets d’avant l’exil, considérés, eux, comme « pacifistes ».

Il fallait donc une certaine dose de courage (certains diront d’inconscience) à Tariq Ramadan pour proposer à la fois aux musulmans et aux non musulmans une vie du prophète (*). « Le Coran n’est pas simple d’accès, je pense que découvrir d’abord les évènements de la vie de Muhammad est une bonne introduction à l’islam », pense l’islamologue.

N’est-ce pas un peu présomptueux de proposer une vie de Muhammad ?

Non. La vie du Prophète fait partie des sciences islamiques que j’ai étudiées. Pour écrire ce livre, je m’en suis tenu aux faits reconnus par la tradition, aux textes de référence, aux sources fondamentales. C’est la grande maison d’édition britannique Penguin qui m’a commandé cet ouvrage. Il sort simultanément en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. En France et dans les pays francophones, le livre est publié aux éditions du Châtelet. Ajoutez des traductions en espagnol, en italien, et bientôt en néerlandais.

Certaines biographies parlent du Prophète comme d’un magicien. D’autres affirment qu’il serait venu au monde circoncis naturellement. Son cordon ombilical aurait été tranché par l’ange Gabriel.

Ces faits ne sont ni reconnus, ni attestés. Je rappelle que lorsqu’on lui demandait des miracles et des preuves, le Prophète répondait inlassablement : « Je ne suis qu’un messager ».

En Occident, on reproche à Muhammad d’être polygame. Certains textes parlent de 15 épouses, et rappellent que l’un d’entre elles, Aïsha, n’avait pas huit ans.

La pratique de la polygamie était la règle à cette époque en Arabie. Pendant 25 ans, le Prophète n’a eu qu’une seule épouse, Khalidja, décédée en 619 de l’ère chrétienne. Ensuite, sa situation a changé et ses mariages successifs ont souvent correspondu à des alliances que les musulmans passaient avec certaines tribus. Quant à Aïsha, je le précise dans mon livre : si elle est devenue officiellement la seconde femme de Muhammad, le mariage n’a été consommé que quelques années plus tard.

Autre reproche : l’hostilité du Prophète vis-à-vis des tribus juives qui peuplaient alors l’Arabie.

Ce sont souvent des tribus juives qui ont le plus attaqué les musulmans, qui se sont montrées le moins fidèles à leurs paroles. Mais il ne faut pas systématiser. Muhammad a aussi maintenu des relations très étroites, basées sur la reconnaissance et le respect mutuel, avec d’autres tribus juives.

Vous décrivez parfois un homme belliqueux, qui demande que les traîtres soient passibles de mort.

C’est malheureusement le sort réservé aux traîtres dans toutes les guerres. S’ils ne s’étaient pas défendus, les musulmans auraient été exterminés par leurs ennemis. Quand le Prophète décide d’intercepter une caravane, c’est d’abord pour récupérer l’équivalent des biens pris aux Musulmans. Il s’agit aussi d’une démonstration de force afin d’impressionner les habitants de La Mecque qui ne cessaient de menacer Médine. Muhammad a toujours cherché à éviter les conflits, à trouver des solutions négociées. Il n’est allé au combat que contraint et forcé.

Pensez-vous, comme certains, qu’il faudrait supprimer du Coran les textes guerriers ?

Non. Il y a dans le Coran des textes immuables, notamment sur la façon de prier. Mais il existe aussi d’autres textes qu’il faut replacer dans leur contexte historique. Cette vie du Prophète doit être lue à la lumière de notre vie contemporaine. Dans ce livre, je fais un travail d’approche contextuelle, similaire à l’enseignement que je dispense depuis plus de quinze ans à des milliers de musulmans. Je m’adresse également aux non musulmans, sachant que le Coran n’est pas simple d’accès : Découvrir d’abord la vie de Muhammad est une bonne introduction à l’islam.

Qu’en est-il de votre avenir professionnel ?

J’ai été recruté comme « visiting professor » au Saint Antony’s College, à Oxford, l’année dernière. Mon contrat a été prolongé. Par ailleurs, je suis « senior research fellow » à la Lokahi Foundation, à Londres, une association de dialogue intercommunautaire qui organise séminaires et conférences. Je reste donc en Grande-Bretagne avec ma famille. Je m’y sens d’autant mieux que les principaux éditeurs me submergent de propositions de livres.

Désertez-vous la France ?

Absolument pas. Je suis très libre dans mon travail, ce qui me permet de me déplacer souvent. Je maintiens mes conférences et mes formations dans l’Hexagone. Je prépare un texte sur le débat politique en France un an après les émeutes. Un texte assez sévère sur l’état de ce pays.

Contrairement à la Grande-Bretagne, une bonne partie de la classe politique française continue à vous diaboliser.

Si vous saviez le nombre de politiciens français qui cherchent à me rencontrer… Mais c’est vrai, ils ne souhaitent toujours pas que ça se sache.

Propos recueillis par Ian Hamel

08 décembre 2006

Le pouvoir des mots

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L’écrivain de science-fiction Bernard Krummenacher vient de s’envoler de La Réunion pour retrouver la Planète Terre, mais le roman dont il est venu nous parler, le “Voyage en Acratie” reste téléchargeable gratuitement sur internet. Pendant les deux semaines qu’il a passées sur notre île-montagne, “Krummen Hacker”, du nom dont il signe ses nouvelles, a-t’il trouvé chez nous une préfiguration en petit du vaisseau interstellaire “Rama” qu’il décrit dans son livre, un vaisseau de quatre cents kilomètres de long à bord duquel vivent plusieurs millions de passagers dans un petit univers qui n’est pas parfait, mais où semble-t’il règnent harmonie et une forme certaine du bonheur, dans un mélange surprenant de démocratie évoluée et d’auto-surveillance généralisée que l’auteur préfère appeler “bienveillance” ou simplement “veillance”.

L’acratie, l’absence de gouvernement officiel, dont nous parle l’auteur pour décrire les modes d’organisation des passagers de Rama et des terriens du futur, autrefois une utopie, est rendue possible et opérationnelle par les technologies d’information et de communication dont nous voyons aujourd’hui les prémices.

L’aspect le plus étonnant du roman, qui ressort des conférences tenues par l’auteur à l’Université de La Réunion et dans les conversations qu’il a eues avec d’autres interlocuteurs visionnaires rencontrés au cours de son séjour, c’est la transition qu’il imagine entre le monde d’aujourd’hui, voué aux pires catastrophes économiques, politiques, écologiques, et le monde acratique qu’il envisage. En parlant d’une “éclosion”, et d’un modèle végétal de croissance et de développement d’un germe transcendant autour duquel les vieilles structures (celles d’aujourd’hui) se déchirent et s’effritent peu à peu pour tomber comme des tissus morts auxquels personne ne prête plus attention, Bernard Krummenacher nous donne des outils conceptuels pour contourner la violence, et rendre parfaitement inutile toute notion de lutte en laissant les idées de révolution se dissoudre doucement dans les remous de l’histoire passée. Génial, tout simplement génial.

Guy Pignolet

Centre Culturel Spatial de La Réunion
Ancien Président du Comité Education de la Fédération Internationale d’Astronautique

04 novembre 2006

Une lecture de la Théorie de la Justice de J. Rawls

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L’ouvrage de philosophie politique du XXe siècle qui a suscité le plus de références et de commentaires est la Théorie de la Justice (1971) de J. Rawls. Nous pouvons définir l’objectif de l’auteur dans les termes suivants : il s’agit de fonder un nouveau contrat social ayant pour objet d’identifier des principes de justice acceptables par tous et des institutions sociales correspondant à ces principes, afin de favoriser l’efficacité sociale sur une base non susceptible d’être logiquement remise en cause.
Notre intention n’est pas de proposer un exposé exhaustif critique de cette œuvre, ni un développement sur un point précis de sa thèse, mais de tenter d’apporter un éclairage personnel sur ce que peut représenter, pour tout un chacun, le sens de la théorie rawlsienne.

Pluralisme et théorie de la justice

Le premier constat de Rawls est celui du « fait du pluralisme » dans les sociétés occidentales contemporaines. Il remarque en effet qu’il n’est plus possible aujourd’hui – comme ce pouvait être le cas auparavant – de trouver des sociétés dans lesquelles tous les citoyens se rattachent aux mêmes principes. Ils n’ont pas tous les mêmes croyances : qui est chrétien, qui musulman, qui appartenant à telle pensée philosophique, qui agnostique, qui athée. La conséquence de cet état se résume à l’observation que les conceptions du bien et de la vie diffèrent : chacun a sa propre vision des choses, ses propres idées.

Face à cette observation, la question essentielle qui se pose – et qui constitue le point de départ de la réflexion de Rawls – est la suivante : qu’est-ce qui peut établir, aujourd’hui, le lien social entre ces femmes et ces hommes qui vivent ensemble, mais dont on voit qu’ils ne s’accordent pas sur une même conception du bien ? Comment une coexistence est-elle possible entre des êtres ayant des pensées différentes ?
On comprend l’enjeu d’une telle réflexion : l’état d’une société où chacun voudrait défendre son propre point de vue paraît a priori inconcevable dans la mesure où on voit mal comment il serait possible de s’entendre sur des principes acceptables par tous.

C’est la raison pour laquelle Rawls entreprend de penser l’idée, au-delà des divergences existantes, autour de laquelle tous les membres de la société pourraient se réunir : il s’agit de la justice. Rawls écrit : La justice est la première vertu des institutions sociales, comme la vérité est celle des systèmes de pensée. Si élégante et économique que soit une théorie, elle doit être rejetée ou révisée si elle n’est pas vraie ; de même, si efficaces et bien organisées que soient des institutions et des lois, elles doivent être réformées ou abolies si elles sont injustes (Théorie de la justice, éd. du Seuil, p. 29).

L’idée de Rawls est pertinente parce qu’elle met en exergue deux principes qui répondent aux exigences des sociétés occidentales contemporaines :

• Rawls montre que l’incommensurabilité de nos visions du monde ne signifie pas qu’il n’est pas possible de s’entendre sur les fondements justes – et rationnellement justifiables – d’une coexistence. Cette idée fait référence directement, d’une manière générale, au processus de sécularisation qui a eu lieu dans la majorité des sociétés occidentales, et d’une manière particulière, au principe de la laïcité qui est largement admis dans ces sociétés.
• avec la modernité, l’organisation de la société n’est plus fixée d’avance : il y a une contingence des modes d’existence possible. Rawls affirme avec force que c’est le choix parmi ces différents modes d’existence qui fera loi, choix qui sera déterminé par des critères rationnels, et selon une concertation. Le philosophe américain énonce ici le principe démocratique qui est la référence reconnue dans les sociétés occidentales contemporaines.

Les deux principes de justice

Rawls cherche des principes de justice : quels sont ceux auxquels il aboutit ?
Notre philosophe appartient au courant libéral, c’est-à-dire qu’il met en avant la priorité de la garantie des libertés individuelles fondamentales. C’est le premier principe de justice : toute personne possède un droit égal aux mêmes libertés fondamentales.
Le second principe concerne la justice sociale et énonce que les inégalités existantes dans une société donnée doivent être à l’avantage de chacun, c’est-à-dire qu’il s’agit d’apporter aux plus défavorisés la plus grande part possible de biens matériels produits par la société. medium_John_Rawls.jpg
Que ressort-il de ces principes de justice ? Il apparaît que l’objectif de Rawls – qui est en quelque sorte un défi – est double : il faut que soient assurés d’une part la liberté individuelle et d’autre part la justice sociale. Ce qui revient à poser la question suivante : peut-on concilier libéralisme et interventionnisme ? Sans doute les droits de l’individu sont-ils fondamentaux, mais ils ne doivent pas voiler la nécessité de répondre à l’existence des minorités, de l’inégalité que certains groupes vivent dans la société.

La question morale au centre du questionnement social

A terme, on s’aperçoit que la réflexion de Rawls réinvestit la question morale dans le domaine de la politique. S’il affirme le primat du juste sur le bien, et souligne par là que la préoccupation unique de l’Etat n’est pas celle de l’imposition de telle conception du bien, mais l’exigence de la justice, l’auteur américain montre que le libéralisme a aussi ses limites : celles de l’accès à tous aux droits sociaux primaires. L’individu est bien un élément essentiel à prendre en compte dans le cadre de la modernité, mais pas au point d’en arriver à une position individualiste. On sait, de ce point de vue, que Rawls est un adversaire farouche de la théorie utilitariste : il considère comme inadmissible cette doctrine qui fonde la moralité d’un acte sur sa capacité à procurer au plus grand nombre le plus grand bonheur possible dans la mesure où elle évacue totalement la situation du petit groupe de ceux qui sont malheureux, les laissés-pour-compte.
On comprend bien en quel sens dès lors la réflexion de Rawls apparaît être éminemment porteuse d’un message lourd de responsabilisation de chaque citoyen dans la société dans laquelle il vit : il n’est pas possible, au nom de son confort de vie personnel, de se désintéresser du sort des plus défavorisés. Il en va du devoir de chacun de faire en sorte que tous, dans la société, vivent dans des conditions décentes et acceptables.

CASSAM-CHENAI Shami

15 octobre 2006

Choleim-Alekheim contre Redeker

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Redeker [1] est entré dans une dérive et Dieu sait où cela le mènera...

Je vais essayer d’expliquer : Redeker pour des raisons qui lui sont propres se sent coupable de la Shoah et il est devenu philosémite ou plutôt philojuif avec l’acharnement que d’autres mettent à être judéophobe, il est sioniste et cela lui bouche autant l’horizon qu’à Finkelkraut, alors qu’il n’a même pas l’excuse (si excuse il y a) de ressentir cette anxiété, ce mépris que ressent toute victime d’un racisme quelconque.

Je ne donne pas raison à Finkelkraut ou à Adler, pas plus que le fait d’avoir été battu ou maltraité enfant n’excuse celui qui maltraite son propre enfant, mais je partage avec eux quelque chose, une expérience commune de l’injustice, alors que Redeker se lance sans raison et sans justification dans la plus mauvaise des causes : développer l’islamophobie au nom de ses sympathies sionistes... Un tel amour des juifs, qui se limite à la défense d’Israël et de ses crimes est une insulte, il nous accable un peu plus... Je le ressens comme une violence parallèle à celle qui, sous couvert d’aider les Palestiniens, ne poursuit que des obsessions anti-juives.

Je voudrais expliquer pourquoi en deux points, mais il y en a bien d’autres :

1) Le premier est l’analyse de ce qu’a été la shoah, l’holocauste, quel que soit le nom qu’on lui donne. Ce crime contre l’humanité a eu lieu dans l’Europe chrétienne où il a été l’aboutissement de plus de mille ans de crétinisme meurtrier des églises qu’elles soient orthodoxes ou catholique alliés aux puissants toujours à la recherche de boucs émissaires. 2000 ans de conditionnement des esprits à la haine de l’autre, qui a culminé en apothéose colonialiste, la multiplication de crimes contre l’humanité, de l’horreur du colonialisme à l’extermination nazie.

Il faut rétablir la filiation entre ces crimes contre l’humanité, relier sans fin les chambres à gaz à ce chemin de fer du Congo dont chaque travée représente un mort africain sous le fouet, ou encore ces plantations dont les zombies ne vivaient pas plus d’un an sous le fouet des maîtres, les bouches arrachées pour punir les rébellions.

Et à partir de là considérer ce qui a encore été accompli contre les juifs aux lendemains de l’extermination : faire des victimes des bourreaux colonialistes, les faire s’identifier aux bourreaux au point de devenir eux comme aujourd’hui. Comme ce dirigeant du Klu Klux Klan qui était juif et avait poussé la négation que lui imposaient les autres jusque là. Donc Redeker le sioniste non juif, comme les Evangélistes sionistes des Etats-Unis exaltent la caricature et aiment les juifs dans la caricature que fait d’eux un Dieudonné, ce sont des antisémites qui aiment les juifs. Et en bonne logique, pour eux, aimer les juifs, c’est haïr les musulmans, leur mettre l’étoile jaune.

Depuis plus de 2000 ans la mystification s’accompagne de mythification, du peuple déicide aux théories nazies, jusqu’à un pseudo droit au retour en négation des droits d’un peuple et on continue à mythifier les musulmans. Il ne faut même pas laisser la chance à ceux que l’histoire a jeté par erreur monstrueuse sur la terre de Palestine, non il faut continuer à développer les haines, les faire jouer dans une arène sanglante, vous n’aimez les juifs que parce que vous avez réussi à transformer certains d’entre eux en coqs de combats des pillages et meurtres occidentaux. Les champions de votre haine de l’humanité une et indivisible, de la richesse de sa diversité.

2) Il s’avère que cette conception haineuse de la judéité va à contrario de ce que je ressens comme une part de mon identité et qui fait que bien qu’athée je considère plus ou moins être juive. Il y a bien sur le rejet de l’antisémitisme et le fait que le racisme sous toutes ses formes, y compris celui de ce texte de Redeker, m’est violence intolérable. Mais il y a plus, il y a une culture essentiellement celle de l’Europe centrale, cette culture me rapproche des tziganes plus que n’importe qui, il y a une vision du monde faite d’engagement obstiné et dans le même temps de refus de se prendre totalement au sérieux, un goût de la dérision, un esprit vagabond...

J’aimerais pouvoir expliquer tout cela sans avoir derrière moi l’ombre portée de Tsahal et du martyr palestinien et du regard de l’enfant palestinien que je reconnais comme mien. Comment défendre Menahem-Mendl, le luftmentsh, le songe creux [2], qui comme le vagabond de Chaplin, se voit lisant le talmud, juché sur un tracteur qui ferait fructifier une terre dont il n’aurait plus à être banni, lui qui comme tous les clandestins a appris à craindre le regard du policier ? ... Lui qui joue du violon sur un toit comme dans un dessin de Chagall ou rêve de la suppression de l’armée comme Einstein. Et préfère mourir plutôt que d’assassiner sous un uniforme...

C’est de ce monde là que je suis née et qui m’a poussé à devenir communiste, ce monde là fait un clin d’œil à tous ces gens banni de leur terre, obligés à faire mille boulots, mille misère, à défendre leurs enfants comme leur bien le plus précieux. Nous avons le même goût du narghilé que l’on fume dans la nuit étoilée, les perles d’ambre que l’on égrène et un orient oublié, celui qui fit de la terre d’Espagne la patrie commune d’Averroes et Maïmonide. Avant que vos reîtres chrétiens n’en opèrent la reconquête et avec les juifs et les musulmans ne chassent la rationalité.

Monsieur Redeker détruit tout cela et me prive comme tout colonialiste de ma culture ancestrale pour me substituer celle de cet Israël oppresseur.

Foutez- nous la paix Redeker et si vous avez de la haine à revendre, si vous vous sentez encore et toujours le fils de cette Europe qui a produit en quelques siècle, les croisades, le génocide des amérindiens, le martyrs du continent noir et l’esclavage, le colonialisme, deux guerre mondiales, l’extermination nazie et qui aujourd’hui de toutes ses forces soutient son allié US qui est le plus grand danger qui pèse sur l’humanité. Pitié, laissez les peuples les nations combattre leurs propres démons, et puisqu’il vous arrive de revendiquer la filiation de la Révolution française, souvenez-vous de ce que disait Robespierre, aucun peuple n’aime les missionnaires casqués et bottés.

En ce qui concerne "la question juive" Redeker, si vous vous sentez l’enfant de ce continent nazi, ne nous enrôlez pas dans vos immondes croisades, et ne prenez pas le prétexte de nous défendre pour accomplir les crimes dont vous êtes coutumiers.

Danielle Bleitrach – Journaliste.

1] Philosophe qui avec Lanzmann a pris la succession de Sartre à la tête des Temps Modernes et développe des appels à la haine contre "le fanatisme musulman" au nom du sionisme, de la République, de la raison etc...

[2] Cholem-Aleikhem. La peste soit de l’Amérique (et de quelques autres lieux). Auteur yiddish mort en 1916, ce livre vient d’être réédité en France. Menahem-Mandel journaliste quitte Kiev et erre entre Varsovie, Vienne, New York, il a le vaste projet de résoudre la crise des Balkans et accessoirement de gagner sa vie... Tandis que sa femme demeurée au shtetl lui expédie une sorte de blog de l’horreur au quotidien des persécutions, avec un réalisme dénué d’imagination, lui élabore des projets grandioses, cocasses et dérisoires.

26 septembre 2006

Affaires atomiques

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"44 pays disposent des capacités techniques pour développer un armement atomique.
À l’heure des menaces de guerre bactériologique, biologique, chimique, le plus grand des risques demeure toujours celui de la guerre nucléaire".

Voilà comment commence cet excellent ouvrage de Dominique Lorentz. Par un avertissement qui interpelle les consciences. Et qui se prolonge tout au long de la démonstration méthodique sur la prolifération du nucléaire depuis cinquante ans :

« À la question : Combien de pays détiennent-ils aujourd’hui la bombe atomique ? Les citoyens du monde croient pouvoir obtenir une réponse précise. Ils se trompent. Cinq pays appartiennent au club des puissances nucléaires reconnues. Il s’agit des Etats-unis, de la Russie, de la Chine, de la Grande Bretagne et de la France, par ailleurs seuls membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Deux autres Etats, l’Inde et le Pakistan ont démontré qu’ils détenaient le savoir-faire de l’arme atomique. L’Inde a pratiqué un essai nucléaire en 1974, puis une véritable campagne de tests en 1998. Le Pakistan lui a emboîté le pas cette année-là en effectuant lui-même une série de tirs. Pour autant, New Delhi et Islamabad n’appartiennent pas au club des puissances nucléaires.

Les cinq grands ont en effet décrété que malgré leurs essais nucléaires, l’Inde et le Pakistan n’avaient pas le statut d’Etats dotés d’armes nucléaires... Ces deux pays sont affublés de l’identité hybride d’Etats qui possèdent la bombe atomique mais ne sont pas des puissances nucléaires. Israël est dans une position comparable. Bien qu’il n’ait jamais effectué d’essais sur son propre sol, l’existence de son potentiel atomique est un fait admis. D'ailleurs, en partenariat avec le gouvernement raciste de l'Afrique du Sud, Israël a effectué des essais nucléaires dans l'Océan Indien en septembre 1989 (carte ci aprés). Les traces de radioactivités ont été perçu jusqu'en Australie. medium_Essai_nucleaire_Israelien_1.PNG À ces cinq puissances nucléaires officielles et trois puissances atomiques officieuses viennent s’ajouter les pays dits du seuil. Cette appellation désigne les pays soupçonnés de pouvoir déployer des armes nucléaires opérationnelles... sans avoir pratiqué d’essais au vu et au su du monde entier. Parmi ceux-ci on trouve, par exemple, l’Algérie, la Syrie, la Libye, l’Iran, le Brésil, ou l’Argentine. La zone grise de la dénucléarisation de la planète se trouve là. Plusieurs dizaines d’états disposent de la capacité technique de développer un armement atomique. Mais ces pays ayant eu la discrétion de ne pas pratiquer de tests nucléaires sur leur propre territoire, ils ne sont pas officiellement détenteurs de la bombe.

Pas de barrière entre nucléaire civil et militaire.

En fait la prolifération a été organisée de façon délibérée, par les super-grands. Comprenant, à l’occasion de la guerre de Corée, qu’à chaque affrontement entre leurs alliés respectifs, le chantage à la guerre atomique les opposerait, Etats-unis et URSS en arrivèrent à la conclusion qu’il valait mieux armer des puissances régionales intermédiaires plutôt que d’être obligés de se menacer elles-mêmes en permanence de destruction totale.

Mais comme la doctrine officielle, à cause de l’horrible souvenir d’Hiroshima, était de concéder aux opinions publiques, qu’il ne saurait y avoir de prolifération, c’est de façon clandestine et tortueuse que fut distillé l’atome. Ainsi les grands préservaient leur statut de Super puissance, à l’ONU, et dans leurs zones d’influence, et, en même temps se déchargeaient des risques d’explosion sur des territoires et des populations qui n’étaient pas les leurs.

Il fallait donc mentir pour que cet équilibre se mette en place : mentir sur la distribution progressive de l’arme nucléaire, mettre en place des cheminements dissimulés pour celle-ci, et courir ensuite, évidemment, des risques de dissémination incontrôlée au gré des rapports de force.
Le meilleur argument pour initier tout cela, officiellement, fut de prétendre qu’on ne pouvait refuser du nucléaire civil aux pays qui en faisaient la demande. D’autant que c’était un des marchés les plus juteux au monde, et que Général Electric et Westinghouse n’auraient pas accepté d’être privé de tels débouchés.

Tous les pays considérés dans les années 60 comme des candidats potentiels à la bombe atomique disposent effectivement de la capacité de se doter de celles-ci et il écrit sans détour qu’il n’y a pas de distinction valable possible entre les matières nucléaires militaires et civiles et que le caractère dual de presque toutes ces technologies permet de vendre des savoir-faire en feignant de croire aux intentions pacifiques du client. L’exploitation militaire de l’énergie atomique repose, en grande partie, sur les mêmes méthodes et procédés de transformation qu’exigent les applications industrielles. Rien n’interdisait les Etats concernés de parcourir tranquillement le chemin qui menait du nucléaire civil au nucléaire militaire et cela jusqu’aux cinq dernières minutes. Par conséquent l’AIEA (agence internationale de l’énergie atomique) ne sert à rien, son action est dérisoire, inexistante, voire elle fonctionne à rebours comme un centre d’apprentissage de la prolifération.

La chaîne de diffusion nucléaire :

Les Etats-unis l’ont donné directement à la Grande-Bretagne, puis ont facilité par le biais des chercheurs juifs qui avaient inventé la bombe, la transmission à Israël qui s’est chargé de la transmettre à la France. Les Israéliens connaissaient le secret de l’atome avant même la création de leur état, et l’indépendance de la France dans la découverte de la bombe est un mythe : c’est en jointure avec Israël et en utilisant d’abord le terrain d’expérimentation de l’Algérie, puis celui, de l’Afrique du sud raciste, que le secret fut transmis. De Gaulle habilla un projet qui le précédait, et fit mine, lié comme il l’était de sortir de l’Otan, tout en restant dépendant (Framatome, St Gobain) des marchés et commandes des Etats-unis. Lui qui ne voulait pas que l’Allemagne détienne la bombe nucléaire fut ainsi obligé d’associer la RFA (Siemens) dans le projet sud-africain avant que la France ne devienne vendeuse des licences américaines de centrale nucléaire.

C’est là que les projets de revente s’étendent : vers l’Egypte en équilibre avec Israël et en échange... de la signature de l’accord de "paix" Sadate-Beghin. Vers l’Iran devenu sous le chah un enjeu stratégique considérable, du moins tant qu’il n’augmentait pas trop le prix du baril de pétrole. Vers l’Irak alors que ce pays servait les intérêts occidentaux en menant une guerre de huit ans (1980-1988) contre l’Iran. La France installe une centrale en Irak, Tamouz, où vont se former les techniciens égyptiens, et qu’Israël détruira puis les Français la reconstruiront.

On compte les bombes comme des moutons...

D’un autre côté les ventes, sous l’égide de l’Allemagne, se font vers l’Argentine et le Brésil. Le Canada se fait l’intermédiaire des Etats-unis pour aider l’Inde avant qu’Eurodif en 1982 et la France ne prennent le relais. L’URSS aide la Corée, la Chine avant 1960, puis Cuba, avant la crise des fusées de 1962, puis le Vietnam indépendant. Les Etats-unis aident la Turquie puis s’en retirent. C’est la Chine qui aide le Pakistan... et le Brésil qui exporte vers... la Libye. Les parcours sont sinueux, mais on compte bientôt les bombes comme on compte les moutons... La concurrence a bon dos : lorsque les Etats-unis feront mine de reprocher à la Belgique (liée à la France) de vouloir compléter les connaissances atomiques brésiliennes transmises à la Libye, Bruxelles répond : "Si nous nous dérobons d’autres signeront le contrat"... La Maison-Blanche, finalement, préféra que ce soient les Belges qui soient maîtres d’œuvre du programme libyen plutôt... que Moscou.

In fine, en fin des années 70, trois pays couvrent officiellement 85 % du marché de l’industrie nucléaire, les Etats-unis (40 %) et l’Allemagne et la France (45 %) mais ces deux derniers sont des "revendeurs" des produits made in USA. Gérald Ford, en juillet 1976, reconnaissait que "quarante pays construisaient 275 centrales nucléaires" et auraient la bombe... en 1985 mais se défendait du fait que les Etats-unis en soient responsables, alors qu’ils avaient tout autorisé et tout fait pour qu’il en soit ainsi.

Les Etats-unis avaient livré, en plus des sous traitances, plus de la moitié de leurs centrales d’exportation à des pays qui n’avaient même pas adhéré au traité de non-prolifération (TNP).
À Taiwan, sur des projets français, c’était les Canadiens qui oeuvraient, tandis que Kissinger passait un accord avec Zhou Enlaï pour que les Français aident également la Chine en lui expliquant, ironiquement : "Comme souvent nous passerons par les français. Nous émettrons des protestations, mais n’en tenez, bien entendu aucun compte".

De cet "équilibre" économico-politique sortent les guerres :

Cette économie de l’Apocalypse développée pendant cinquante ans, au gré des alliances et de leurs renversements, a pris un tour totalement nouveau après l’effondrement de l’ordre mondial bipolaire installé depuis Yalta.

Lorsque l’URSS s’effondre, ce n’est pas un véritable ennemi des USA, c’est un des deux piliers fondamentaux de l’ordre du monde qui s’effondre. Les dirigeants staliniens, depuis les années trente ne fonctionnaient que par relations négociées dans le dos des peuples, des mouvements sociaux, et contribuaient, en pratique, mieux que tous les autres à maintenir le statu quo mondial en relation avec les autres puissances.

Car le pouvoir soviétique contribuait mieux que quiconque à maintenir un ordre partagé avec les Etats-unis : il influençait et captait toutes les oppositions anti-américaines, il cadrait et étouffait les velléités d’indépendance, de troisième voie, il imposait le grand jeu, un choix rigoureux : être dans un des deux camps ou ne pas être. Parfois les Etats-unis succédaient à l’URSS dans le développement et le contrôle des capacités nucléaires de tel ou tel état : la Chine ou l’Egypte, l’Iran ou l’Inde. En se faisant une concurrence de terreur bien comprise, les deux grands de l’atome avaient réussi à dominer la planète.

À compter de 1989-1991, après la chute du Mur de Berlin, et l’effondrement de l’URSS, ce n’est pas un nouvel ordre qui s’installe, mais les prémices d’un nouveau désordre mondial. D’ailleurs, les Américains seront obligés à compter de cette date, de monter directement sur tous les fronts : Guerre du Golfe, Kosovo, Afghanistan... Ils devront s’impliquer dans les séismes régionaux qui surviennent et démultiplier leurs interventions pour contrôler les équilibres économiques mondiaux (pétrole, gaz, nucléaire).

Tout ce qui était figé dans ce cadre dual s’est désagrégé dès lors que, à eux seuls, les Etats-unis ne pouvaient maintenir cet ordre : ils ont certes continué, un temps, à faire jouer leurs pions régionaux, les uns contre les autres. Mais face à un seul maître, ceux-ci se sont émancipés, obligeant ce dernier à intervenir, révélant ses faiblesses, à découvert directement.

Au centre du monde, pétrole, gaz et nucléaire :

En Iran, qui était au départ totalement contrôlé par les Etats-unis, ceux-ci avaient renversé Mossadegh en 1953 pour soutenir le chah, et lorsque ce dernier leur a désobéi, ils l’ont renversé en 1979 pour introniser Khomeyni, qu’ils croyaient tenir : mais ce dernier leur a échappé bousculant ainsi l’ordre dans le Golfe et en Asie centrale.

Tandis que l’URSS, en 1979, envahissait l’Afghanistan, les Etats-unis poussaient, eux, Saddam Hussein à faire la guerre à l’Iran tout en encourageant les talibans à résister à l’URSS. Au terme de ces deux guerres parallèles qui durèrent huit ans et firent plus de 3 millions de morts, Saddam Hussein demanda sa récompense. N’obtenant pas ce que les américains lui promirent, il envahit le Koweït, les Etats-unis se retournèrent alors contre lui sans parvenir à l’abattre.

Par un enchaînement prévisible, les effets de la guerre radicalisèrent de nouveaux ennemis au sein des pays du Golfe. Vainqueur en Afghanistan, avec d’autres opposants saoudiens, ben Laden demanda après 1991 l’évacuation des troupes US d’Arabie saoudite, le Pakistan s’indigna des sanctions prises contre lui pour un armement nucléaire qu’on lui avait pourtant donné, les talibans, prirent le pouvoir en Afghanistan, encouragés avant d’être vilipendés, et ils accueillirent les réseaux arabes initialement formés par la CIA qui firent exploser des bombes à Nairobi, à Dar es-Salaam, au Yémen, puis à New York même.

Les Etats-unis qui avaient maintenu la dynastie saoudienne, et lui avait confié la mission de développer le wahabisme dans tous les pays arabes afin de contrecarrer la gauche, les syndicats, les laïcs démocrates, découvrirent sans rien pouvoir y faire, que le régime de Riyad s’était fissuré et avait enfanté des opposants non seulement à la gauche mais à l’Amérique.

Malgré leur entregent, les dirigeants américains successifs ne sont pas parvenus davantage à stabiliser le Proche-orient, ni à assurer l’environnement de leur meilleur allié qui est Israël. Cette impuissance maintenait allumée la mèche qui risquait à tout moment d’embraser toute cette partie du monde.

De l’autre côté du Golfe, les Etats-unis avaient tour à tour conforté le nucléaire de l’Inde et du Pakistan, mais ne parvenaient plus à empêcher leur confrontation pour le Cachemire ce qui amenait les deux pays au bord du gouffre à fanatiser leurs religieux, et leurs extrêmes droites nationalistes. Quand aux régions du sud de l’ex-URSS, elles sont elles aussi menacées d’être entraînées dans la spirale.

Tout cela constitue un déséquilibre fondamental dans une région entre la Russie, la Chine et l’Inde, alors qu’elle est devenue centrale dans les cinquante ans à venir pour son pétrole, son gaz... et sa prolifération nucléaire.

La mondialisation américaine porte la guerre en son sein comme la nuée porte l’orage :

La façon dont la France, en 1985, fut impliquée par des attentats iraniens, le chantage à la récupération du milliard donné à Eurodif par le chah, les compromis effectués par Chirac sur les otages, Abdallah, et Wahid Gordji, les raisons et les auteurs de l’assassinat de Georges Besse et de René Audran prouvent bien que le "traité de non-prolifération" est une gigantesque pantalonnade. Les Etats-unis, pour leurs intérêts à courte vue, d’année en année, se sont ingéniés à le contourner et à couvrir le monde de... bombes à retardement. Ils courent maintenant après les conséquences... dans les montagnes peu hospitalières d’Afghanistan….

Doit-on en tirer des conclusions pessimistes ? Oui. Y a t il un espoir ? Toujours, mais il dépend d’un sursaut des citoyens du monde contre les guerres. Contre toutes les guerres. Pour le désarmement nucléaire généralisé. Contre la vente et la prolifération d’armes.

Dominique Lorentz est une journaliste d'investigation, qui au travers de ses livres a cherché à montrer les enjeux et la réalité de la dissémination nucléaire.

Son approche journalistique consiste en une observation détaillée des coopérations (économiques, technologiques, militaires et diplomatiques) entres pays au cours du temps, et une analyse systématique des discours et des écrits des dirigeants et spécialistes des différents pays.

Son travail est basé principalement sur l'analyse de sources ouvertes (journaux, revues spécialisées, rapports officiels, dépêches d’agences de presse, biographies). Elle utilise la combinaison de ces informations pour mettre les faits en perspective et retracer les lignes directrices de l'histoire de la prolifération des armes nucléaires.

10 septembre 2006

Massoud n’est plus, le World Trade Center non plus.

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Notre calendrier indique la date du 9 septembre 2001. A Paris, en France, c’est un dimanche comme les autres. A New York c’est bientôt l’heure des foules pressées qui marchent entre les blocs d’immeubles comme à travers des couloirs. De loin, les deux tours du World Trade Center se découpent dans une aube de plus en plus claire. Plus loin, beaucoup plus loin dans un pays qui n’a pas intéressé grand monde, ce jour sera celui d’un drame qui va devenir le premier acte d’une terrible tragédie.

Nous sommes en Afghanistan. Un pays qui a tant souffert et qu’aucun homme politique occidental n’est venu aider, exsangue après plus de vingt années de guerre et donc de misère, écrasé par les ingérences pakistanaises, occupé par une bande d’extrémistes islamistes qui règnent depuis plusieurs années et que personne en Occident n’est venu menacer.

On s’en moque des Afghans. L’Occident a pourtant été prévenu du danger. Les erreurs des services de la CIA ont mis le feu aux poudres. Et le monde a laissé faire. Le régime des Taliban s’est installé à Kaboul. Personne n’a aidé ceux qui le combattaient. Personne. Silence. Désert. Je deviens fou. La colère me fait autant mal que la tristesse. Mes films, mes livres n’ont intéressé que ceux qui savaient écouter. Pas assez racoleurs sans doute ! A l’heure où le public français s’amuse à se rassembler devant le vide de Loft Story, une histoire vraie comme celle du combat de Massoud ressemblait sans doute à une fiction. Aucun livre sur l’Afghanistan n’a connu de véritable succès. Aucun livre sur ce pays, depuis Les Cavaliers de Joseph Kessel, n’a attiré un grand nombre de lecteurs. Alors que s’est-il passé ce dimanche 9 septembre 2001 ?

Deux hommes, d’origine arabe, apparemment calmes, se présentant comme journalistes, ils attendaient depuis trois semaines une interview avec le commandant Massoud, viennent d’entrer dans la pièce où il se trouve. Massoud Ralili, un des proches du commandant, est aussi présent. Un garde tient nonchalamment sa kalachnikov. Massoud n’a jamais été très attentif à sa protection. Sa protection, en fait, c’était sa chance, sa bonne étoile. Dieu bien sûr et la justesse de sa cause. Sa protection c’était l’amour que lui vouaient ceux qui combattaient à ses côtés.

Les deux hommes ont commencé à poser des questions, puis, aux dires de Massoud Ralili, sont devenus très nerveux. Massoud, débordé par la pression des Taliban sur les lignes de front, est fatigué mais ne le montre pas : comme à son habitude, il répond avec amabilité à ceux qui font la démarche de venir jusqu’à lui. On lui a tellement répété qu’il était important de communiquer.

Depuis sa visite à Paris et à Strasbourg, quelques mois plus tôt, il a pu mesurer que notre monde moderne n’avait plus rien à voir avec le monde rural d’un pays comme le sien. Il a vu des centaines de journalistes jouer des coudes pour capter son image. Il a vu des foules dans les rues de Paris. Bine qu’il n’ait pas été reçu comme il aurait fallu qu’il le soit, il était heureux de ce premier contact. D’aide, il n’en aura pas eue. Juste des paroles, quelques engagements, la promesse de faire pression sur les Pakistanais pour qu’ils cessent de soutenir les Taliban. La France vend des armes au Pakistan, alors… !

Des mots, il aura entendu des paroles… mis aussi des hommages, surtout de ceux qui ont vu en lui un homme de paix. Ceux qui avaient pensé que je l’avais idéalisé et ont pu le rencontrer ont soudain compris qu’ils avaient en face d’eux un homme dense, tranquille, habité par sa juste cause pour la liberté. Un homme qui avait su analyser les erreurs qu’il avait commises, déterminé et pacifique. Le temps, pensai-il, jouait pour l’Afghanistan libre, un jour en paix. Ce n’et pas « Massoud l’Afghan » mais « Massoud le Tadjik » avaient fait remarquer certains lorsque j’avais choisi le titre de ce livre et de mon film. C’est pourtant Massoud qui m’avait parlé de son pays où chacun pourrait se réconcilier : Pashtounes, Tadjiks, Hazaras, Turkmènes, Ouzbèques, Nouristanis…. C’est lui qui parlaient d’élections à organiser, à condition qu’on l’aide.

A Paris et au Parlement Européen, il avait prévenu, comme il nous l’avait confié trois ans plus tôt, des risques d’un terrorisme pouvant directement toucher l’Occident et les Etats-Unis. Il fallait que l’Occident le comprenne. Alors il l’avait dit, haut et clair.

Paroles d’un homme qui savait, lui, la vérité. Hélas ! on l’entendit mais on ne l’écouta pas. Quant aux américains, ils ne s’étaient jamais intéressés à Massoud. On disait même, dans la presse outre-Atlantique : « Massoud, l’homme des Français »… donc pas sérieux. Quelle ignorance !

Ce dimanche 9 septembre l’interview de Massoud n’était en fait que le début d’une vaste machination. La caméra n’enregistrait rien. Et pour cause : elle était bourrés d’explosifs. L’homme qui la tenait est soudain devenu très nerveux, puis le cauchemar… Une déflagration et des corps déchiquetés. Les deux assassins déchirés par leur bombe, le garde tué lui aussi sur le coup, Massoud Ralili blessé et Massoud plus grièvement encore. Il meurt quelques jours plus tard. Et tous ceux qui le connaissaient deviennent empreints d’une tristesse inguérissable. Son absence, dés lors, pèse d’une étrange manière : le destin ajoute de la cruauté à cette phase de l’histoire.

Le deuxième acte se joue le 11 septembre. Même technique de commandos suicides, mais cette fois la cible n’est pas un Afghan qu’on n’aura pas écouté mais l’inviolable territoire américain. Des centaines de victimes innocentes. Saloperie ! Horreur ! Tristesse encore. Tristesses pour ces personnes et tous les malheurs qui s’abattent sur leurs familles. Impossible, toutefois, en filigrane, d’oublier ces agents spéciaux américains, qui avaient refusé d’aider Massoud et soutenu un monstre islamiste : Gulbudine Helkmathiar, celui qui avait bombardé Kaboul en 1992.

Troisième acte : la folie des relais médiatiques. Tout à coup, comme à la vitesse de la lumière, l’Afghanistan surgit à la une de toute la presse mondiale. Tout à coup, quantité de professionnels, pas mauvais pris individuellement, vont se trouver pris au piège d’avoir à parler, à montrer, à expliquer, à occuper tous les espaces pour faire savoir. Face à la complexité de la situation Afghane, les erreurs vont être innombrables. Qui a organisé ces attentats ? Quel est le lien entre la mort de Massoud et celle des victimes sur le sol américain ?

On se trompe sur l’Afghanistan, on caricature ce peuple réduit aux fous qui ont pris le pouvoir à Kandahar et à Kaboul. On donne à croire que l’Afghanistan est prêt à faire le Djihad contre les Américains. Tout devient fébrile, hystérique, approximatif. On pousse à la guerre alors que la population afghane n’aspire, dans son ensemble, qu’à la paix. Le paysan afghan, qui pense que la terre est plate, n’a pas compris qui étaient les Soviétiques venus semer la mort et la désolation sur sa terre et parmi les siens, tout comme il ne comprend pas le jeu pakistanais et ces mollahs taliban entourés d’Arabes frénétiques.

Tout comme il ignore comment sont les Américains. Lorsqu’il arrive à la frontière du Pakistan pour demander asile, des caméras se braquent sur lui. Il ne sait pas à quoi ressemble le World Trade Center. Il ne connaît rien de notre monde, rien ou plutôt déjà le pire : les bombes qu’il a reçues sur son village.
Les afghans sont-ils condamnés à être pour toujours les maudits du monde ? Ce monde m’écœure et me rend triste, comme cette tristesse d’avoir perdu un ami, un frère de courage et d’absolu dont je respectais le combat et que je n’oublierai jamais.

Christophe de PONFILLY
Septembre 2001


Christophe de Ponfilly est décédé le 16 mai dernier. Il était un auteur, réalisateur, producteur et journaliste français. Il est également le co-fondateur, avec Frédéric Laffont, de l'agence de presse Interscoop et de la société de production Albert Films.
Il a réalisé plus d'une quarantaine de reportages et de documentaires, dont plusieurs sur l'Afghanistan et le commandant Massoud. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages comme Massoud l'Afghan (1998) ou Scoops (2002).